Jeudi 12 septembre 2013 4 12 /09 /Sep /2013 20:15

 

Un "parcours Noica", deux romans, une nouvelle et un conte pour la rentrée

Avec ses deux numéros par an, en mars et en septembre, toujours le 12, Seine&Danube a trouvé son rythme de croisière. Toute l’équipe des traducteurs s’est largement investie l’an dernier pour présenter avec panache et profondeur la littérature roumaine invitée d’honneur du salon du livre de Paris en mars 2013. Les lecteurs étaient au rendez-vous, les médias français ont largement accueilli les auteurs roumains traduits, les éditeurs les plus attachés à cette littérature se sont sentis confortés dans leurs choix courageux, les autres ont découvert un immense champ littéraire riche et chatoyant. Le tourbillon est passé, nous poursuivons notre travail dans l’espoir de vous faire découvrir de jeunes romanciers, poètes ou essayistes mais aussi de connaître des auteurs méconnus. N6

La seconde livraison 2013 s’attache ainsi à vous présenter le philosophe Constantin Noica. En trois extraits et une analyse brillante par la poétesse et essayiste Marta Petreu, nous espérons vous faire passer le seuil d’une œuvre vaste et complexe. Seul auteur roumain à avoir publié un traité d’ontologie, Le Devenir envers l’Être, Constantin Noica (1907-1987) est aussi l’auteur, entre autres, d’un Journal philosophique et d’une autofiction avant l’heure nous plongeant dans l’univers carcéral du goulag roumain, Priez pour le frère Alexandre. Mais c'est pour mieux nous emporter dans les profondeurs d’une parabole éducative sur les relations maître-esclave. Mal reçu à l’époque de sa publication, car inconfortable dans une société avide de réparation – juste après la chute de la dictature en Roumanie ‒, cet ouvrage posthume contient par exemple une très peu ordinaire prière pour Karl Marx se terminant par « Priez pour the Big Brother » !

Seine&Danube vous invite donc à suivre un « parcours Noica » : Noica et l’utopie de la reconnaissance, texte de Marta Petreu traduit par Florica Courriol permet de découvrir le philosophe empreint de Hegel et de comprendre la portée de Priez pour le frère Alexandre dont nous vous invitons à lire un extrait fort révélateur, traduit par Hélène Lenz.

Ainsi muni de quelques outils, vous pourrez découvrir le concept de la « devenance », une expression des états et du processus du « être » dans une traduction déjà publiée, ce qui est exceptionnel dans notre revue présentant par principe des traductions inédites. Nous remercions à cette occasion les éditions Olms pour cet extrait du livre Le Devenir envers l’être dans une traduction de Nicolas Cavaillès. Enfin, abreuvés d’ontologie, vous pourrez poursuivre la lecture du Journal philosophique dans un extrait traduit par Mariana Cojan Negulesco. Un premier extrait avait été publié en mars 2010 dans notre Numéro 1. En parcourant ces notes prises à Bucarest puis en France courant 1939 (où Noica avait obtenu, comme Cioran, une bourse d’études), le philosophe aborde à plusieurs reprises les idées d’exactitude et de vérité que l’on retrouve débattues dans d’autres de ses ouvrages. Cet extrait est empreint d’impressions françaises, Héloïse et Abélard, Stendhal, Rousseau apparaissent au détour de phrases lapidaires et de réflexions fulgurantes.

*

« Il était une fois, car si elle n’était pas, on ne la conterait pas » : c’est de cette façon belle et inimitable que les contes roumains emportent leurs auditeurs et lecteurs. La Fée de l’Aurore, par le conteur et romancier roumain Ioan Slavici, par ailleurs auteur de magnifiques nouvelles nous parle de forêts de cuivre, d’or et d’argent et surtout d’un enfant volontaire bien décidé à rendre les yeux de son père aussi rieurs l’un que l’autre. Une lecture bien rafraichissante dans la traduction de Faustine Vega.

L’atmosphère est plus sombre chez Florin Irimia, un jeune romancier dont nous publions un extrait du roman Defekt  dans la traduction de Fanny Chartres ‒ le lecteur le comprendra rapidement, il y a quelque chose de défectueux dans la vie du narrateur. A suivre, donc, pour le frisson.

Nous vous proposons ensuite de prolonger le suspens en lisant l’étonnante nouvelle Le Nain et le dictateur signée Constantin Abăluţă et traduite par Jan H. Mysjkin. C’est l’histoire d’un nain doué pour l’imitation. N’en disons pas plus. C’est à la fois poétique et grinçant.

Enfin, c’est avec les garnements fort sympathiques du Feuilleton socialiste de Doru Pop introduit par Monica Salvan que Seine&Danube se refermera… Momentanément. Le temps de trouver encore et encore de nouveaux textes. Le temps de promouvoir encore et encore ces auteurs en lesquels, les uns et les autres, nous croyons.

Il ne nous reste qu’à œuvrer ( !) pour que ces extraits traduits avec précision, choisis et édités avec soin rencontrent leur éditeur et leurs lecteurs. Bonne découverte !

Laure Hinckel

Rédactrice en chef de Seine&Danube

 

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Jeudi 12 septembre 2013 4 12 /09 /Sep /2013 20:13

Lien vers la traductrice

Nous publions ci-dessous un extrait de l’étude consacrée par l’essayiste, poétesse et romancière Marta Petreu à la culture roumaine. Le dernier chapitre de cet ouvrage particulièrement riche en informations et en analyses ( De la Junimea à Noica - Études sur la culture roumaine, éditions Polirom, 2011, 517 pages) intitulé « Noica et l'utopie de la reconnaissance » offre une parfaite introduction à l’œuvre de ce penseur. Il permet aussi de mettre en perspective l’ouvrage Priez pour le frère Alexandre dont nous publions dans notre dossier un chapitre entier à lire à la suite de ce texte. N6

 

Au moment où il fut arrêté et impliqué dans le procès «Noica-Pillat», Constantin Noica avait terminé depuis peu de temps  Anti-Goethe et Povestiri din Hegel. Ces deux livres avaient circulé, selon la volonté de leur auteur, autant dans les milieux éditoriaux ‒ les manuscrits avaient été confiés aux éditions ESPLA, aux bons soins de Mihai Sora, qui les avait passés à d'autres personnes ‒ que parmi les connaissances et les proches de l'auteur. Espérant que Eliade et Cioran, ses amis et camarades de génération s’efforceraient de les faire publier en Occident, Noica les y avait aussi envoyés, à la fois par courrier et par l’intermédiaire de messagers directs.

Dans son livre de commentaires sur Hegel, Noica présente de manière limpide et accessible, en choisissant la posture de conteur, un concept-clé de la pensée hégélienne: le mouvement de la reconnaissance. C'est un concept qui a fasciné également une autre personnalité venue de l'Est, Alexandre Kojève. (…)

Noica fut arrêté en décembre 1958. Il allait être l'objet d'une mise en scène judiciaire de grande ampleur au cours de laquelle furent interrogées et condamnées de très nombreuses personnes, toutes innocentes. Le prétexte fut culturel et idéologique: à savoir la lecture de livres de Cioran et d'Eliade (Eliade, La forêt interditeCioran, La tentation d'exister, 1956, qui contient des textes anti-roumains et Lettre à un ami lointain, essai publié dans la NRF en 1957), puis de la lettre ouverte que Noica adressa à Cioran, Réponse à un ami lointain ainsi que d'autres textes de Noica, Anti-Goethe et Povestiri din Hegel.

Durant l’un des interrogatoires, Noica remit tout son agenda lorsqu’on lui demanda la liste des personnes ayant été en contact avec ces écrits. Par conséquent, la Securitate interrogea une foule de gens, presque tous ceux qui avaient d'une manière ou d'une autre été en rapport avec ces textes. Aujourd'hui, un tel chef d'inculpation semble invraisemblable, mais à la fin des années 1950, tout prétexte, aussi dérisoire fût-il, prenait suffisamment de poids pour envoyer des gens derrière les barreaux.

Faisant «l'anatomie» de cette énorme mise en scène dont toutes les  personnes impliquées étaient en réalité innocentes, l’auteur Stelian Tănase a compulsé de très nombreux documents et témoignages. Comme il le montre dans son ouvrage, les sentences prononcées à l’issue du procès Noica-Pillat cumulent plus de 268 ans d'emprisonnement et 183 ans de dégradation civique. Noica eut droit à la peine maximale de 25 ans. Tous les condamnés furent libérés avant terme, dans le cadre de la libéralisation du milieu des années 1960. Noica sortit lui aussi de prison pendant l'été 1964, sans avoir effectué toute sa peine. 

                                           *

On peut remarquer au  passage qu'Emil Cioran,  qui jugea son ami avec une frivolité dérangeante, semble ne jamais avoir compris par quoi il était passé. Il se reprocha d'avoir écrit la fatale missive de 1957, c'est-à-dire la Lettre à un ami lointain:

 Quel tort j'ai eu de répondre aux lettres de Dinu ( diminutif de Constantin NDLR) ! Je lui ai écrit ‒ par pitié pour sa solitude, et aussi par devoir d'amitié. Sans le vouloir, j'ai fourni des armes contre lui et contribué à sa ruine. [in Cahiers, Gallimard, 1997, p. 81]

En même temps, avec la superficialité de l'homme libre dans un pays libre, Cioran crut que même la détention n'avait pas changé Noica. Et en premier lieu, il doutait que les souvenirs de prison de Noica puissent présenter quelque intérêt:

D. veut me faire parvenir un manuscrit où il est question des horreurs qu'il a connues dans les prisons de là-bas. Mais ses souffrances n'intéressent ici personne: comment le lui dire? C'est là-bas qu'elles auraient une signification et un écho, et une valeur littéraire; en Occident, elles n'ont même pas une portée anecdotique. ‒ Les gens de mon pays ont le chic pour souffrir inutilement et mal à propos. [Cahiers, p 365]

note Cioran, en mai 1966, avec sa désinvolture bien connue. Au cours de l'automne de la même année, respectueux des clichés implacables de l'exil, il juge Noica de manière très dure parce qu'il a collaboré à Glasul patriei [la Voix de la Patrie], geste par lequel, pense Cioran, «il a détruit sa légende et a effacé six ans de souffrance». Quelques années plus tard, au contraire, il reproche à son ami de ne pas avoir témoigné sur le calvaire qu'il a subi:

J'ai vu pas mal de mes compatriotes qui ont fait des années et des années de prison. Ils n'en gardaient un souvenir ni bon ni mauvais. A la vérité, cette épreuve n'en fut pas une pour eux, puisqu'elle ne les avait pas marqués profondément. Aucune œuvre n'en est surgie. C.N., philosophe, n'en parle jamais dans ce qu'il écrit, n'y fait aucune allusion. Six ans au bagne ne l'ont pas transformé intérieurement. On dirait qu'allant de prison en prison, il a fait du tourisme involontaire. Comment expliquer ce phénomène? S'agit-il d'insensibilité? d'une psyché débile ou simplement de cette passivité qui résulte d'un esclavage séculaire? Je crois plutôt qu'il faut incriminer le frivole scepticisme national, qui se refuse à approfondir, à intérioriser la sensation. [Cahiers, p. 863] (…)

*                                             

Si l'on tient compte du fait que Noica a systématiquement refoulé l'(auto)-biographique, sa dernière volonté étant que

Si quelqu'un s'intéresse un jour à mon activité savante, je le prie de ne pas prendre en considération […] ma biographie, qui n'a pas de contenu, en grande partie par ma propre volonté,

la publication en 1990 de son volume de mémoires Priez pour le frère Alexandru a été une très grande surprise. Depuis, la curiosité suscitée par sa biographie a été comblée par d'autres livres, d'autres auteurs, par des mémoires, journaux et correspondances, ou par la publication de documents qui nous permettent de nous faire une idée approximative du personnage et du mystère Noica: l’ouvrage de Stelian Tănase, Anatomie d'une mystification, 1944 -1989; le formidable livre  Sous le signe de l'éloignement: Correspondance entre Constantin Noica et  Sanda Stolojan; l'imposant opus Noica et la Securitate, I,II, et le séduisant volume de Nicolae St. Nicolae, La lignée des Noica.

Paru en 1990, (beaucoup trop tôt, je pense, mais il semble que pour certains écrits et vérités inconfortables le moment ne soit jamais opportun), le livre Priez pour le frère Alexandru a contrarié ses lecteurs jusqu'à la colère en leur proposant de prier pour les «vainqueurs», pour les «gagnants», pour les «plus forts», y compris pour les communistes et leurs tortionnaires.

Car immédiatement après la chute du régime communiste, ces lecteurs attendaient un autre genre de révélations sur les prisons communistes et leurs tortionnaires, plus concrètes, plus «gothiques», débordant de scènes de tortures (à l'instar de Gherla de Paul Goma), pleines de cruautés qui auraient justifié la haine et l'impossibilité du pardon, mais en tous cas pas une prière pour les anciens vainqueurs et maîtres.

Le témoignage de Noica a été mal reçu et, dans la fièvre de cette époque, on n'a même pas remarqué qu'il s'agissait d'une parabole et non d'une remémoration, qu'il s'agissait d'un livre philosophique et pédagogique, non pas un simple récit des avatars de l’ancien détenu Constantin Noica. Même si, bien évidemment, ces aspects s'y trouvent aussi. Mais plus nombreuses encore sont les paraboles pédagogiques frôlant la pédanterie, (sur le rire, la démographie, la «stupide première moitié du XXème siècle », sur le totalitarisme comme vide et acte faustien, sur les totalitarismes qui survivent, sur la «victoire du frère MOI», sur l'individu et l'individualisme versus le «collectivisme véritable», sur l'impasse à laquelle est confronté le monde par l'exactitude sans vérité, etc., tout cela comme dans Ainsi parlait Zarathoustra, mais à une moindre échelle), s'inscrivant dans la grande allégorie de prions pour tout vainqueur, prédestiné ‒ comme le résume Ion Ianoşi ‒ à être un jour vaincu à son tour.

Le livre est daté par l'auteur de 1965 et la note consignée par  Cioran dans les Cahiers en 1966, celle relative à «Dinu» qui voudrait lui envoyer un manuscrit sur les prisons roumaines qu'il a connues, le confirme indirectement. Si l’on se réfère à une «synthèse» émanant de Pătrulescu, commandant de la Securitate, sur  «le cas Noica», le philosophe travaillait à ses Souvenirs de détention pendant l'été 1973 et il envoyait chapitre après chapitre à son ex-femme, en Angleterre: et pourtant cela ne lui parvint jamais, car la Securitate confisquait méticuleusement le tout, enveloppe après enveloppe. Ainsi, le 13ème chapitre  du livre Priez pour le frère Alexandru n'est jamais parvenu à destination et l'auteur, avec une ironie non dissimulée, l'a remplacé dans le volume final par une version refaite introduite par cette déclaration:

Ce chapitre a été expédié par l'auteur, à l'étranger, à cinq reprises ‒ par la poste, comme tous les autres chapitres ‒, mais il n'est jamais arrivé à destination, et le manuscrit resté dans le pays a également été perdu.

Indépendamment de la date à laquelle il les a écrits ou peut-être réécrits, les mémoires de Noica sont une œuvre de création et non de stricte remémoration, une parabole philosophique, hautement pédagogique, portée par la trame autobiographique; à mettre en rapport immédiat, je pense, avec La barque de Charon [de Lucian Blaga], un livre d'essence pédagogique également et tout aussi mal perçu à sa parution.

Ainsi, le personnage d’Alec n'a pas partagé la cellule de Noica, mais celle d'un autre détenu, Alexandru Botez. Dans le récit, le joueur de volley présenté comme le collègue de cellule de Noica ‒ lequel le nourrit de sentences hautement pédagogiques ‒ lui offre en cadeau d'adieu, au cours d’une scène qui rivalise en délicatesse avec celle du Petit Prince rencontrant le Renard, un mouvement de gymnastique. C'est auprès d’Alexandru Botez que Noica recueil le pathétique récit du jeune sportif et il procède, lors de l’écriture, à une «permutation», fondant en un seul personnage, plus convaincant du point de vue littéraire, les deux destinées, celle du joueur de volleyball et celle d'Alexandru Botez. Les pages de cet aveu lapidaire sont imprégnées des deux derniers livres auxquels Noica avait travaillé avant son arrestation, Anti-Goethe et Povestiri despre Hegel. Les références répétées à Faust ne peuvent échapper au lecteur dont Noica choisit de ne pas satisfaire le secret voyeurisme et le masochisme par procuration : il élude les minutieuses descriptions des tortures et lui parle, en termes goethéens, de la primauté du  «possible vide» sur le réel, ou bien lui explique, sur un ton doctoral et en se servant d’un passage de Faust II, la collectivisation de l'agriculture.

Mais encore plus présent que Goethe (ou Koestler, Cervantès, etc.), voici Hegel: le début tout comme la fin du livre de Noica restent explicitement sous le signe hégélien du mouvement de la reconnaissance, de l'affrontement  entre maître et esclave. Noica renvoie de façon explicite à la Phénoménologie… dont il a toujours partagé la valeur explicative des relations interhumaines. De sorte que les premières pages de son propre livre contiennent la théorie de l'affrontement entre vainqueurs et soumis appliquée à l'instauration du communisme en Roumanie, suivies de l'illustration du «mouvement de reconnaissance» par une séquence en prison: le détenu Noica revient dans sa cellule après avoir été tabassé pendant l'interrogatoire et explique à son codétenu, le sportif Alec,  à plusieurs reprises, la théorie selon laquelle le fait « est sans importance » [Priez pour le frère Alexandru, p. 10-11], que «les autres», ceux qui l’ont interrogé, «ne comptent pas», parce qu'  « ils ne sont pas eux-mêmes », «derrière eux il y a quelque chose ou quelqu'un d'autre»,  qui «les transforme tous en objets»; «je ne pourrais pas dire que tout va bien pour eux », ils seraient même à plaindre : «J'éprouve de la pitié de constater qu’ils ne se trouvent pas dans la condition d'hommes, c'est-à-dire d'êtres qui  accomplissent quelque chose et apprennent quelque chose de la vie» [Ibidem, p.18-19].

Cette attitude de Noica pleine de compassion pour les «vainqueurs», les «maîtres» y compris pour les «tortionnaires» et les «communistes» plonge son codétenu dans une colère noire : le jeune homme «se met à bouillir», «la révolte le fait suffoquer», il se lève, très énervé et tourne dans la cellule « tel un lion en cage».[Ibidem, p. 19-21]. Dans une autre cellule, dans un autre contexte, le personnage Noica déclare «Prions pour eux»; ses collègues de détention lui demandent: «Pour les communistes aussi?» Pour l’heure, la scène présente est graduée avec une frappante maîtrise littéraire. Le philosophe remarque judicieusement:

Il dégage un souffle d'animalité. Je mériterais bien qu'il m'écrase. Si au moins il arrivait quelque chose…Pourvu qu'il arrive quelque chose….[Ibidem, p. 21]

Cette tension difficile à supporter retombe grâce à un «miracle» habilement trouvé par l'écrivain Noica, le miracle du travail:

Et le miracle se produit. La porte s'ouvre et le gardien nous présente un seau d'eau sale et deux gros chiffons. «Lavez par terre», ordonne-t-il.

On remarque dans le modèle de Noica (la Phénoménologie de l'esprit de Hegel) aussi bien que dans son propre livre sur Hegel que la solution de la confrontation maître-esclave se trouve, pour l’esclave, dans le travail. Après avoir, dans Priez pour le frère Alexandru et ne serait-ce que par citation, osé invoquer «pitié pour les forts!» et suscité la colère, le «souffle d'animalité» de son collègue, les codétenus qui sont tous les deux esclaves mais n’ont pas la même perception de leur situation pourtant commune, trouvent le salut dans une chose «profondément humaine : le travail d'esclave» du lessivage du sol en ciment de leur cellule. Car, dit Noica, et on y devine les pages de Hegel et celles de son propre livre sur le même thème, «ce travail-là est aussi un travail et il comporte quelque chose de bon, de régénérateur».                                                             

Nous n’avons pas, en principe, le droit de juger la scène tumultueuse (qu’elle soit réelle ou tirée de l’imagination de Noica) qui introduit l’idée du pardon, pour la simple raison que n’étant pas passés par une prison communiste, nous n’en avons pas le droit moral, quelque chose nous échappe. Nous pouvons seulement méditer sur et réagir diversement à la pensée non dissimulée de Noica. Son livre est précédé d’un court récit allégorique : l’histoire du commandant Alexandru qui, après avoir occupé, pendant la guerre, un monastère de femmes, l’a laissé intacte et demande aux moniales de prier pour lui.

Élevé à l’école de la Phénoménologie… de Hegel, livre qu’il a repris sous forme de récit, Noica lui-même nous demande jusqu’à l’obsession de prier pour les vainqueurs qui nous offensent. Pourquoi prier pour eux ? Parce qu’ils « ne sont pas eux-mêmes » dit Noica, ils sont aliénés, ces hommes qui se sont éloignés de leur essence humaine (…), qui ont perdu le sens de la vie (…) ; et surtout, dit le philosophe dans une formule très hégélienne, « Ils ne se rendent pas compte qu’entre hommes, quand on supprime l’autre, on se supprime soi-même ».

Cette idée folle, scandaleuse et philosophique (…) par-dessus le marché est un leitmotiv de l’ouvrage Priez pour le frère Alexandru. C'est-à-dire du témoignage de Noica sur les prisons communistes.

S’y ajoute, pour que le scandale soit total, « l’épisode marxiste ». (…) Après être resté longtemps seul en cellule, deux ans écrit-il quelque part, plusieurs années écrit-il ailleurs, il eut droit à des livres : ceux de Marx. C’est ainsi qu’il lut « 17 tomes des œuvres complètes de Marx et Engels ». A sa manière « naïve » et honnête, c'est-à-dire sublime, il avoue librement qu’«il y a des pages sublimes dans Marx, qui vous bouleversent », car ce dernier fut, pendant au moins une décennie au XIXème siècle « le chroniqueur et le porte parole enragé » de la conscience européenne. En bon connaisseur de Hegel et en tant qu’auteur d’un livre récent à son sujet, il n’est pas étonnant que Noica fût attiré par la théorie marxiste de l’aliénation, laquelle est déjà inspirée par Hegel, et pas surprenant non plus qu’au cours de sa lecture de Marx lui vienne l’idée qu’ « Il faudrait plaindre les deux, aussi bien l’esclave que le maître, comme le fait Hegel ». Fidèle à sa hauteur morale (…), Noica demande … une prière pour Marx :

Prenez pitié d’un aussi grand penseur qui, dans les parties du monde où il est trop souvent et mal invoqué, est devenu la risée des enfants. Prenez pitié  et voyez comment la victoire se retourne contre lui. Vous qui vous sentez ses victimes, délaissez la moquerie facile (…). Prenez pitié de lui au nom des malédictions qui s’accumuleront un jour sur sa tête, lui le vainqueur malheureux. (…) Pardonnez-lui, il a pâti lui aussi de la folie du Bien. Priez pour l’âme du frère Karl. Priez pour the Big Brother.

A publication, le livre de Noica, comme je le dis plus haut, n’a pas plu. (…)

*

En fait, le problème est sans solution, dans le sens où il existe plusieurs solutions et que toute attitude humaine est possible. Il y a par exemple, la tradition juive du jour du pardon – exposée en termes philosophiques et historiques par Vladimir Jankélévitch – au cours de laquelle le coupable demande pardon à celui qu’il a lésé. Il y a aussi la tradition chrétienne de notre absolution par Dieu que nous prions de nous « pardonner comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » ; on sollicite aussi le pardon pour autrui qui a eu des manquements : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font ». La vie nous apprend qu’il existe le pardon comme processus psychologique difficile, dans lequel l’absolution du coupable coïncide avec la guérison intérieure d’une blessure profonde ou, au contraire, le pardon comme acte de la volonté, consécutif à une délibération. (…)

Dans une civilisation chrétienne, même si elle est aujourd’hui massivement désacralisée, le commandement éthique de la prière de pardon pour les bourreaux ne devrait pas rencontrer, en principe, d’objections insurmontables.

Mais dans l’espace roumain, et peut-être parce que le traumatisme est encore très récent et profond, l’idée n’a pas (encore ?) été totalement acceptée ni même assimilée en tant qu’attitude. Et pourtant, il reste le fait intangible que certains des anciens détenus politiques, Balotă, Steinhardt, Noica et d’autres placent le problème de leur expérience carcérale non pas sur le terrain juridique mais sur le terrain strictement éthique de la moralité personnelle et que, en leur qualité de survivants ils n’éprouvent pas de ressors punitif à l’égard de leurs geôliers, poussant l’interprétation de leur expérience carcérale jusqu’au sublime : mystique ou laïc.

Au fond, après les deux catastrophes universelles provoquées par les deux totalitarismes, c'est-à-dire après le Goulag et l’Holocauste, l’attitude des victimes priant pour leurs bourreaux rencontre celle de Karl Jaspers qui s’exprimait en ce sens dans un célèbre texte de 1946 sur la faute : elle place le débat, comme Jaspers, également sur le terrain de la conscience morale. La base de la discussion est morale et la faute est déterminée moralement – et, dans le cas de Noica, la victime trouve son salut à ses propres yeux parce qu’elle accorde le salut au bourreau pour lequel elle prie. (…)

 

*

Quoique je sois tentée de croire que l'attitude de Noica par rapport aux «vainqueurs» et «maîtres» (y compris Marx) s'explique par son éthique d'essence hégélienne, je ne peux exclure l'hypothèse que le philosophe a prôné le pardon pour en bénéficier à son tour. Cette hypothèse ‒ dont la probabilité est assez mince ‒ pourrait trouver des arguments dans la dimension de la culpabilité de Noica par rapport à ses co-inculpés. Comme on le sait et comme il l'a lui-même reconnu, pendant l’interrogatoire , à la question qui d'autre avait lu les textes incriminés, le philosophe avait répondu de manière complètement naïve ‒ « et plutôt irresponsable » observe l’écrivain Ion Ianoşi- en livrant tous les noms contenus dans son agenda personnel:

J'ai eu alors brusquement l'idée que je pourrais sauver mes amis en noyant les interrogateurs sous un flot de noms. « Ah», dis-je, «vous pensez à ceux-là? Mais il y a des dizaines d'autres personnes auxquelles j'aurais pu prêter le livre ou auxquelles je l'ai bien prêté.» Je me surprends à dire: «Vous avez pris chez moi mon agenda téléphonique. Passez-le moi un instant que je puisse me rappeler les noms». On me passe l'agenda et je leur lis absolument tous les numéros. De temps en temps l'enquêteur m'interrompt et prononce avec satisfaction le prénom de la personne; ou me demande qui c'est. J'observe qu'il aligne méticuleusement nom après nom pendant trois quarts d'heure. (Ils ont l'estomac solide me dis-je, ils supportent de sacrées quantités).

Noica ne se ressaisit qu'au moment où l'enquêteur le récompense. Ce n’est qu’alors qu’il se rend compte qu’il a commis un acte irrémédiable :

A la fin, il me tend une cigarette. A ce moment-là je me suis rendu compte qu’elle idiot j’avais été, quel criminel peut-être, en lui mettant sous les yeux tant de noms, d’où il pouvait choisir qui il voulait. J’ai refusé la cigarette.

(…)

Noica a fait partie d'une génération qui a voulu, à l'instar de celle de Blaga, créer une culture nationale d’une hauteur et d’une qualité la rendant apte à prendre sa place dans le circuit mondial. La politisation de sa génération, attirée par le collectivisme révolutionnaire à la mode alors dans toute l'Europe (…), puis la deuxième guerre mondiale et l'instauration du socialisme d'occupation soviétique ont reporté le projet sine die. Et si ses amis, partis et restés en Occident, ont trouvé, malgré tous les dangers parmi lesquels ils ont navigué, leur salut dans la gloire, Noica, lui, n'a pas eu une chance semblable. Après avoir passé des années en prison, Noica a essayé (…) d'une certaine manière tout seul et dans les conditions les plus adverses, c'est-à-dire dans le socialisme réel roumain, de mettre en application le projet culturel de sa génération: en d'autres termes, il a tâché de créer dans les conditions de l'époque et dans son pays, une grande culture roumaine. Pour Noica, la culture est valeur suprême, ayant la primauté sur la valeur vitale ou sur toute autre valeur ‒ situation que l'on peut constater par un jugement d'existence mais qui ne peut être sanctionnée par un jugement moral. Il rejoint sur ce point Blaga pour qui la création culturelle est aussi la valeur suprême; à cette différence près que Blaga, lorsqu'il a su que les siens, sa fille et son enfant, étaient en danger, a fait passer la valeur vitale avant la valeur culturelle, c'est-à-dire avant sa propre création. (…)

Comme il ne pouvait pas réaliser une vraie culture nationale à lui seul, le philosophe mit à profit sa visite en France en 1972 pour essayer de rallier à son projet ses anciens collègues de génération, et d'abord Eliade. De même, il tenta de convaincre la Securitate ‒ et conformément aux documents publiés, il a cru pendant un temps y être arrivé ‒ qu'il fallait accepter son projet, pour l'intérêt immédiat et à long terme de la culture roumaine. (…) Le philosophe entreprit de bâtir un plan spécial et détaillé de  publication des œuvres d’Eliade, auquel il s'attela le 18 juillet 1972. Si le projet avait été mis en pratique, il aurait conduit à la création d'un institut d'études orientales, à la publication massive d'Eliade en Roumanie et à l'envoi de doctorants roumains auprès de l'historien des religions.

Projet grandiose, dépourvu de tout sens de la réalité et à la mesure de notre philosophe. Bref, un des «exploits de Dinu». Car, même si les deux parties semblaient être attirées par le projet de Noica, aucune n'a véritablement été convaincue par lui.

 

Traduit du roumain par Florica Courriol

 

 

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Jeudi 12 septembre 2013 4 12 /09 /Sep /2013 20:10

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N6

 

                                                           IX

           

            Le lendemain, mes compagnons de chambrée me chargent de verser l’eau pour la toilette, puisque je ne suis pas considéré assez costaud pour charrier les baquets ni pour faire autre chose. Je suis d’emblée surpris de voir comment chaque homme s'y prend différemment pour se laver, les mains ou le visage et il ne me faudrait que quelques jours pour apprendre, au vu des mains, qui est, et même quel sorte de caractère humain a celui que je vois se laver. On peut « lire » dans le geste de se laver les mains comme on lit dans les cartes.

            Quand nos activités sont terminées, des types de la chambre me mettent dos au mur avec leurs questions sur mes propos de la veille. « Qu'est-ce que la vérité sinon l'exactitude ? », «  Comment pouvez-vous dire qu'être libre ou enfermé, c’est pareil ? (Mais je n'ai jamais dit cela, voyons ! ») Seul le docteur qui partage mon lit ne trouve rien à redire à mes propos. «  C'est mauvais pour tous, donc c'est bien, c'est dans l'ordre des choses ! » A part la sienne, je gagne l'adhésion d'un jeune homme qui n'a pas fait d'études et qui déclare, son visage de paysan éveillé, qu’il ne comprend pas bien ce que j’ai dit mais qu’il sent que les choses sont ainsi.

            Si j'échappe à la corvée de m’expliquer, ce n’est que parce que nous sommes jour de «  perquisition ». On nous fait tous sortir dans le couloir, on nous aligne en rangs, visage au mur pendant le contrôle de nos lits et de nos effets. Cette scène, le front au mur dans le couloir, me remet en mémoire un passage d’un livre dont je ne peux retrouver le titre. Au bout d'un quart d'heure, le titre du livre me revient en mémoire et je souris.

            ‒Dis-donc, toi, qu'est-ce que tu as à rire ? Interroge un gardien resté à la porte pour vérifier comment nous refaisons nos lits, nos bagages.

‒Je n’ai pas ri, j’ai souri, dis-je bêtement.

            ‒Tu as ri.

            ‒J'ai seulement souri.

            ‒Tu as ri, tonne-t-il et il gagne la partie parce que je me rends compte qu’il est absurde de lui résister. Il reprend :

            ‒Pourquoi as-tu ri ?

Je pense que je dois rester seul impliqué dans cette situation lamentable et je dis la vérité.

            ‒Je me suis rappelé un livre contenant une scène analogue.

            ‒Quel titre ?

            ‒«  Le zéro et l'infini » de Arthur Koestler.

            ‒Qui ?

            Je répète le nom, qui ne lui dit rien.

            ‒Qu'y avait-il dans ce livre ?

            J'avale ma salive. Il m'est impossible de revenir en arrière et d'inventer, je le sens bien.

‒C’était une scène comme à l’instant, avec des détenus placés face au mur, dans le couloir.

            ‒Qu'est-ce qui te fait rire là-dedans ?

            ‒Rien ! Sauf que dans le livre, la scène s'achevait autrement.

            ‒Comment ?

             L’insistance de l’imbécile m’ennuie. Je vais lui dire la vérité, aussi pourrons-nous en finir.

‒Dans le livre, les détenus se retrouvent avec un revolver sur la nuque. Toute la salle tous sont pétrifiés. Un instant, le gardien paraît lui aussi paralysé. Puis il hurle : «  Provocateur ! » et se précipite sur moi, tirant sur mon veston jusqu'à me l'enlever. Puis il m'empoigne par la nuque en criant : « A l’isolement !»  

« L’isolement » est une cellule sombre avec une sorte de table ou lit de pierre et avec un trou en guise de WC. A l’isolement, un jour c’est sans rien à part un bol d’eau chaud à midi, le lendemain c’est demi- ration. Comme je suis en bras de chemise, je fais des mouvements de gymnastique pour me réchauffer. Au bout d'un quart d'heure, on jette ici quelqu'un d'autre, et lui aussi est en chemise.

            ‒Maintenant vous rirez à deux, dit le gardien en verrouillant la porte.

            Je regarde mon compagnon de souffrance qui, en effet, sourit.

‒Ça arrive, dit-il sur un ton amical.

            Je  chuchote :

            ‒ Pourquoi vous ont-ils puni ?

            ‒Ils ont trouvé sur moi un bouton de nacre à la perquisition.

            ‒Et alors ?

            ‒Comment ? Vous n'êtes pas au courant ? Avec un bouton de nacre que l'on fait tourner sur un fil, on peut produire une étincelle, rallumer un mégot de cigarette ou le feu du poêle s'il est éteint.

            Contrairement à moi, c'est un expert. Aussi propose-t-il de nous asseoir sur le lit de pierre dos à dos pour nous réchauffer. Sans que je l’interroge, il raconte :

            ‒Je suis ici depuis deux ans et j’en ai encore trois ans à cause de ma bonne humeur. Il y avait des réunion, là où je travaillais comme économiste, et bien sûr que je m’y ennuyais. Même les blagues du discoureur devant l’ensemble des employés ‒ comme vous savez, ils avaient reçu l'ordre de saupoudrer leurs tartines à lire de quelques blagues ‒ ne me faisaient pas rire. Alors, j'ai appris à deux-trois collègues à rire un bon coup trois fois: ha-ha-ha pour ponctuer chaque blague. Notre rire a marché et toute la salle l'a adopté. Ça a marché quelque temps mais à la troisième ou quatrième réunion, le responsable politique s'est rendu compte de quelque chose. Il a enquêté et a fini par remonter jusqu’à moi, car j'étais connu pour aimer la rigolade. Quand j'ai compris qu'ils allaient m'arrêter, je me suis enfui de chez moi mais comme je ne voulais pas me cacher chez un ami par crainte de l'enfoncer, j'ai voyagé en train à travers tout le pays et ça pendant environ deux ans. J'avais appris à circuler sans billet et à me sentir dans le train comme chez moi. Mais j'en ai eu finalement assez et je me suis rendu. J'ai été condamné comme instigateur et ennemi du régime.

            Je ne me contente pas d'aimer rire. Je suis intéressé par le problème du rire en général. Avant qu'on ne m'enferme, je m'occupais déjà du problème du rire! C'est un vrai problème, le rire humain !

            En lisant des écrits sur le rire, en méditant à son sujet, j'ai compris une chose à laquelle nous ne songeons pas toujours : l'homme rit surtout, sinon exclusivement, de l’homme. Le rire est social. Mais c'est aussi quelque chose d’extrêmement personnel et c’est dans ce sens que cela m’a intéressé, pour connaître les hommes.  Comment chacun rit-il ? J'avais commencé à établir une liste : il y a le rire homérique, le rire de bon cœur, à grand éclats, du bout des lèvres, le rire ironique, sardonique, le rire méchant, amer, jaune, le rire sous cape, le rire explosant à la barbe de quelqu'un, le rire hystérique, bête, intelligent, le rire cristallin, le rire étouffé... et tant d’autres qui tous mériteraient d'être catalogués !

            ‒Naturellement, continue-t-il, il est intéressant de savoir aussi pourquoi les gens rient et de quoi. On pourrait même définir les périodes historiques à la lumière du rire de leur époque. L'homme médiéval riait d'autre chose que nous et ne riait pas de ce qui faisait rire l'homme antique. En étudiant la question, je suis tombé sur le cas du sage de l'Antiquité Parmeniskos, devenu un jour incapable de rire. Il se rendit alors chez l’oracle dans l'espoir de retrouver le rire, mais c’est seulement au retour, devant une maladroite statue en bois sensée représenter la majestueuse mère d'Apollon qu’il éclata de rire. Sans parler de la déesse Déméter qui, après l’enlèvement de sa fille Perséphone en enfer perdit la raison et ne rit plus jamais jusqu'au jour où elle vit Baubo, l'épouse de son hôte, relève ses jupes. Il doit y avoir quelque chose dans ces légendes, tout comme c’est un problème aussi de savoir pourquoi les Jaunes rient moins que les Blancs. Mais je ne suis pas allé beaucoup plus loin  dans mes investigations ; au fond, le problème du rire des hommes   et de l’époque où ils rient est une question d'histoire de la culture et de la nature humaine qui me dépasse.

            ‒Une seule chose m'intéresse : comment les hommes rient. Pas en général, mais chacun en particulier. 2tant donné que j’imite bien, je faisais rire les gens en singeant le rire des principaux types humains : la vedette, l'imbécile, le chef, les collègues, les hommes en vue. Je suis passé au rire des héros de romans et quand je serais libre, je pense que je vais relire Dickens ou Balzac pour voir comment riaient leurs héros. C’est ainsi que j’ai aussi étudié le rire des personnages historiques. Je me suis demandé comment riait Napoléon, le duc de Wellington, Henri VIII ou Philippe Néri, ce saint dont on disait qu’il était joyeux. Le rire de François d'Assise, je l'ai aisément imaginé car c’était évidemment le rire naturel de l’homme au cœur pur. Mais quand il m'a fallu envisager le rire de Jésus, je me suis arrêté. 

            Nous nous sommes tus. Cette légèreté finissant en figure de gravité avait quelque chose d’intéressant. L'homme collé à moi semblait «  libre ». En tout cas, vraiment détaché de tout.

            ‒Comment as-tu supporté de passer tout ce temps dans les trains ? Ai-je demandé.

            Au début, c'était admirable. Réfléchis! Imagine-toi sans racines, sans maison ni travail, sans destination, quelle liberté ! Comparés à moi, les autres étaient des plantes. J'avais de petites économies, si bien que, mon pardessus à la main, ma valise dans l'autre, je pouvais appareiller n'importe quand pour n'importe où. J'avais une préférence pour les trains au long trajet, bon marché. J'étais pareil à un esprit flottant  en liberté parmi les autres voyageurs pliés sous la matière, les soucis, les objectifs. C'est alors que j'ai observé toute la bêtise du voyageur, cette bêtise de galet dans le courant. «‒ C'est bien le train pour?...», «‒ Je ne me suis pas trompé de direction?...», « ‒ Où mettre ma valise?» Il ne sait rien, ne comprend rien et sa seule réaction humaine est la peur. Puis le galet se fait léger, il finit par rouler lui aussi mais il reste un galet. Je parlais avec les gens, j'apprenais d'eux ce qui se passait dans le monde, parfois des choses intéressantes sur leur compte mais au fond ma liberté les défiait. Ils voulaient et devaient arriver quelque part. Ils pendaient, ils étaient lourds. Quelle peur s'emparait d'eux quand le train prenait de ces retards où je ne voyais que bénédiction ! J'avais l'impression d'avoir avec moi un appareil de vol individuel. Effectivement, l'homme ne voyagera heureux que pourvu de cet appareil de vol individuel placé dans le corps des oiseaux et non comme jusqu'à présent dans des cages et en suivant les trajets tout faits des voies ferrées, des routes et des  lignes aériennes.

            Je ne peux cacher que je participais à la vie de ces non-volants dépourvus de toute gratuité que sont les hommes. Quand un retard sérieux se produit, nous commentons, nous quêtons des informations, nous protestons avec plus d'indignation que les autres. Moi, j'avais intérêt à ce que le train retarde et pourtant, je sentais parfois moi aussi le besoin d’arriver précisément nulle part.  Une fois le terminus atteint, je descendais dans une chambre près de la gare, je me reposais puis je reprenais ma route. Ma réserve d'argent s'épuisait. Au bout d'un an environ, j'ai commencé à voyager sans payer: à faire le «blat » comme on dit en roumain.

            ‒Comment voyage-t-on en faisant le «blat»?

            ‒Il y a deux manières de faire le «blat». Pour le premier, on s'arrange avec le conducteur. L'autre se pratique au noir. Si tu veux voyager au noir sans arrangement préalable, il faut le faire sur de courtes distances. Moi, je n’avais pas le choix, c’était l’arrangement au préalable. Au moment du départ, j'attendais sur le quai tout au bout de la voie ferrée et regardais les contrôleurs. D'après leur type physique, je savais si je pouvais risquer la chose. J'avais l'habitude de voyager en classe inférieure, là où les wagons sont plus remplis mais il arrivait qu'un contrôleur me laisse dormir en première en échange d'un pourboire : il prenait les billets de ceux qui descendaient et m'en fourrait un dans la poche. En cas d'inspection, je dirais que par mégarde j'avais raté mon arrêt parce que je dormais. Un autre me prenait ma pièce d'identité  pour pouvoir dire à l’inspecteur qu’il était sur le point de me dresser un procès verbal. Dans les trains bondés, tout allait bien. Quand nous étions plusieurs, surtout des étudiants, la situation était plus rassurante. Le contrôleur nous prévenait dans le cas où arrivait un équipe de sur-contrôle. Le plus dangereux, c'était les contrôles «en pincette»: un inspecteur à chaque extrémité du wagon prêts à vous coincer au milieu. On entend cliqueter les appareils, on court d'un contrôleur à l'autre, en désespoir de cause on grimpe sur le toit du wagon, on descend à l'arrière du train. Une fois quelqu’un m’a tendu la main juste au moment du départ. C'était l'inspecteur en personne. Une autre fois, je me suis trouvé à côté d'un groupe d'excursionnistes soviétiques. J'ai feint d'être touriste, utilisant le peu de russe que je savais pour parler avec eux. Devinant dans quelle situation je me trouvais, ils m'ont sauvé. Chez eux aussi, m'ont-ils dit, ils pratiquent ce sport-là et ils ont un nom pour les voyageurs clandestins, les «lièvres».

             Le sale côté de l'aventure était bien là: se sentir dans la peau d’un lièvre. Ça requiert une vigilance fantastique.  Impossible d'entrer en conversation prolongée avec quiconque. Impossible de lire un livre. Impossible de se plonger dans ses pensées. Même indépendamment des risques à faire le «blat», ma vie ressemblait de plus en plus à celle d'un lièvre. Que me donnait elle, cette liberté que je m’étais octroyé ? Mon lot, c'était la fuite. J'étais libre de fuir n'importe où, c'est tout. Au bout de deux ans, j'étais miné par une nostalgie de chaises, de tapis, d'êtres humains différant des créatures spectrales croisées dans les trains. J'avais une nostalgie d'arbres qui ne défileraient pas et d'herbe. Je me suis rendu.

            ‒Je ne pense pas que tu aies trouvé beaucoup de tapis ici en prison, ai-je dit.

            ‒Non, a-t-il répondu (et je le sentais sourire en parlant), mais j’ai gardé un tapis enchanté, le goût de planer. Même ici, parmi ces gens si lourds, j'ai l'impression d'être un être léger. Je tente de faire parler les gens, de les faire rêver. N'as-tu pas senti comme on rêve bien ici ? 

            Trois jours après, nous nous séparions.

            ‒Viens me voir quand tu sortiras, m'a-t-il dit. Je m'appelle Ernest. Contente-toi de demander Ernest à la mairie de la capitale, Service Economique... Tous me connaissent...

‒Comment sais-tu qu'on te rendra ton poste ?

‒J'en suis certain. Ils ont besoin de gens comme moi : je suis joyeux et je fais rire les gens. Leur monde à eux est si triste…

 

Traduit du roumain par Hélène Lenz

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Jeudi 12 septembre 2013 4 12 /09 /Sep /2013 20:08

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Le Devenir envers l’être est l’ouvrage le plus représentatif de l’œuvre du penseur roumain Constantin Noica (1907-1987), auteur d’influence hégélienne, qui a donné à la culture roumaine son seul traité d’ontologie jusqu’à aujourd’hui. Conçus à trente années d’écart, respectivement en 1950 et en 1980, les deux volumes réunis dans ce livre ont en commun le concept de « devenir envers l’être » (devenirea întru fiinţă), dont la fonction essentielle est d’unifier la philosophie de l’esprit et celle de l’être, conduisant à une reformulation originale de la version traditionnelle du célèbre argument ontologique.

38. Le devenir comme élément : la devenance

Le devenir n’est pas élément. Mais les éléments n’ont-ils pas (ou ne sont-ils pas) eux aussi des formes de devenir ? Ces agencements ontologiques tranquilles, qui ne sont pas des incarnations (întruchipări) distinctes, ni par-delà, ni avec les choses, mais qui, d’une certaine manière, sont par-delà et avec elles, rendant possible la coïncidence du transcendant avec le transcendantal, resteraient-ils constamment égaux à eux-mêmes ?

Si nous pensons aux éléments originaires : l’énergie ne se conserve peut-être pas seulement, elle devient aussi ; la vie, comme tout, devient peut-être ; la raison en l’homme et la raison infuse dans le réel deviennent ensemble. De même que la transformation n’était pas devenir, mais que le devenir était une forme de transformation, à son tour, le devenir n’est pas élément, mais l’élément peut être une forme de devenir. Cela signifie que l’être, dans son sens « corporel », le devenir, pénètre et active l’être dans son sens « d’âme », l’élément. Mais le devenir de ce dernier doit être d’un ordre différent, un devenir second. Il ne se passe plus envers autre chose, comme le devenir ordinaire au sein de l’élément, mais envers soi. Nous l’appellerons : devenance.

L’opposition entre être et devenir s’est avérée être une erreur spéculative. La généalogie du devenir était donnée par le modèle ontologique lui-même, et ce même modèle, dont l’accomplissement dans les choses conduisait au devenir, était dans sa libre subsistance l’être second, l’élément. Seulement, des trois termes ontologiques, l’élément actualisait et enserrait, dans un milieu, les seules déterminations, tandis que l’individuel (les réalités) et le général (les lois et les ordres) restaient virtuels.

On pourrait croire un instant que le processus du devenir dans l’élément est l’actualisation de ce qui est resté encore implicite et enroulé en lui, que l’élément est un enroulement qui se déroule, quelque chose en consonance avec la première apparition de l’être dans les choses, la fermeture qui s’ouvre. Mais cette actualisation et ce déroulement, en ce sens d’explicitation de soi dans le réel, ne représentent pas vraiment le devenir de l’élément comme tout, mais seulement son action, ou sa simple application dans le réel. La devenance veut dire plus ; elle concerne l’élément en lui-même, au niveau de l’être second, où le réel est tout un avec le possible.

Toutes les modalités du devenir, même celles des commencements – d’autant plus les trois premiers types de devenir envers l’être, ceux de l’humain –, se produisent à travers l’être de l’élément et, pour les dernières, envers lui. Mais avec le quatrième type de devenir envers l’être, qui est maintenant tiré hors de la série de modalités du devenir et appelé « devenance », le devenir est stationnaire, il est envers soi. Ce n’est pas l’actualisation dans le réel, par les incarnations (întruchipările) et par les lois qui s’objectivent, qui est en jeu, mais l’actualisation du réel-possible propre ; par exemple, non pas ce qui en résulte comme créatures individuelles et comme ordres généraux de cette vie donnée, ni ces seules autres formes d’incarnations et de lois qui peuvent à partir de maintenant apparaître en son sein, sous des conditions changées, mais le devenir de la vie comme vie. Il existe d’autres formes d’énergie dans l’univers, de même qu’il existe probablement d’autres formes de vie et d’autres formes de raison ; mais elles aussi seront en devenance, c’est-à-dire dans une augmentation continue du réel-possible en elles, comme dans un devenir stationnaire.

En définitive, les Idées, l’esprit objectif, les archès, les archétypes, ne « deviennent »-ils pas dans leur réel-possible ? Si nous prenons un exemple plus proche de nous que celui des éléments originaires (où une incertitude ultime peut laisser les choses sous un point d’interrogation), quelque exemple du monde de l’esprit objectif dans le contenu de l’histoire, nous pourrions alors illustrer directement ce qu’il faut comprendre par devenance. L’esprit subjectif dans l’histoire peut devenir esprit objectif, de même que nous rappelions que le génie peut devenir « élément » d’un monde historique. Dans l’Antiquité, Homère s’est ainsi élevé à un niveau d’esprit objectif des mondes grecs et d’élément de la culture européenne. Mais Homère a-t-il encore un devenir dans ces mondes ? Aucun au sens courant, bien sûr. Et pourtant on ne peut pas dire non plus qu’il relève du musée et qu’il est totalement dépourvu de devenir ; il a une devenance.

Jusqu’à la devenance, la modalité supérieure était le devenir humain envers l’être. Tout était en fait devenir envers l’être : le devenir envers le devenir est un devenir envers l’être inaccompli (la nature organique), de même que le devenir bloqué (la nature anorganique) est, à son tour, un devenir envers le devenir inaccompli. Cela ne veut pas dire que tout tend vers l’homme, chez lequel se manifeste le devenir envers l’être, mais seulement que l’homme se trouve à un niveau ontologique plus élevé que le reste des réalités et qu’il les implique toutes.

Mais le dernier type de devenir envers l’être, que nous avons nommé devenance, n’est plus le propre de l’homme comme tel, mais de l’élément de la raison, avec le reste des éléments : c’est la rationalité avec tous ses éléments d’ordre spirituel, de concert avec le devenir de l’élément vie, de l’élément nature, énergie, matière. En ce sens, on pourrait dire, au figuré, que la devenance est le milieu de tous les éléments (tous sont englobés et pris en elle) ; mais, au sens propre, elle est le milieu interne, ce qui, tout comme le sang des vivants, les fait être en permanence par-delà eux-mêmes, conformément aux catégories de l’élément, être une totalité ouverte, une limitation qui ne limite pas, être autonomes et également réels, possibles et nécessaires. La devenance est l’intimité de l’élément (de même que l’élément en général était l’intimité des choses) ; c’est l’âme de ces souffles, l’être qui se distribue sans se diviser. C’est, comme tel, l’élément unique, et non un élément parmi les autres. Lorsque nous avons parlé de l’être second, celui des éléments, nous aurions dû dire : la devenance et ses propagations. Et puisque le devenir se fait envers un élément, il faut maintenant dire que tout devenir est envers la devenance.

On peut maintenant, au niveau de la devenance, poser le problème du temps, par-delà la ou les temporalités invoquées. C’est un cours stationnaire, dans l’horizon d’un devenir stationnaire, la devenance. Si les éléments étaient l’être second, alors l’élément unique, la devenance, est l’être, que le temps semble révéler à ce niveau. Mais il ne le révèle pas vraiment, et les tentatives de comprendre l’être par le temps, comme celle de Heidegger, ont échoué, peut-être parce qu’elles n’étaient pas effectuées dans l’axe du devenir. L’être-devenance est plus que le temps : c’est la rationalité intime des éléments, dans son réel-possible.

Sous d’autres noms, bien sûr, que devenance, la rationalité intime du monde a été comprise de deux manières : théologique et dialectique. La théologie a soutenu – dans toutes ses versions, même philosophique, dans la mesure où la philosophie a proclamé un principe divin – que tout se trouve sous la raison consciente d’un être absolu. La dialectique, à son tour, que ce soit celle de Platon avec l’Idée ultime du Bien, ou celle de Hegel avec l’Esprit, a parlé d’une raison implicite, à laquelle la raison humaine peut s’élever méthodiquement, dans le premier cas, qui se déroule méthodiquement et seule, dans le second, celui de Hegel. S’il fallait choisir, toute pensée philosophique préférerait le dialectique. Mais on peut se demander si le dialectique n’exprime pas quelque part le cours et l’écoulement de l’être, avant de l’identifier.

L’ontologie tend précisément à cela, à identifier l’être. Elle en identifie d’abord le spectre dans les choses, comme modèle, puis elle le voit comme modèle subsistant, dans l’être de seconde instance des éléments, enfin elle le voit dans l’élément unique de la devenance. Mais les éléments entreraient-ils dans la devenance, de même que les choses entrent dans le devenir ? Ou bien sont-ils à chaque fois une modalité spécifique de devenance ?

C’est cette dernière pensée que nous entendons soutenir : que tous les éléments sont des modalités du devenir envers soi, qu’est la devenance. Une raison intime, celle du modèle ontologique, fait que l’élément est en permanence transéance vers des incarnations (întruchipări) individuelles, tant réelles que possibles, d’une part, vers des ordres généraux réels-possibles, de l’autre. C’est la raison qui fait que la matière, la vie de l’esprit, entendues comme éléments, sont autant stationnaires (face aux réalités inférieures, elles ressemblent au moteur immobile, ou à la « respiration de l’immobile », comme disait Plotin), que changeantes, puisqu’elles se trouvent dans le devenir envers soi. La devenance est ainsi en même temps une expression des états et du processus ; expression de la rationalité, c’est-à-dire du « sens » (rost), du ou des codes internes ; expression de la capacité productive des éléments, avec leurs puissances ; et enfin expression de leur être.

Le terme roumain de « deveninţă », « devenance » (peut-être Werdenheit, en allemand), suggère ces quatre caractères : 1) le devenir, mais un devenir stationnaire, puisque le substantif verbal « devenir » (devenire) est passé à l’état effectif de substantif, devenance ; 2) la rationalité, le sens, le caractère catégoriel ; 3) la possibilité ou le réel-possible, puisque « deveninţă » (devenance) vient de « devenire » (devenir), avec le suffixe « inţă » (ance), tout comme « putinţă » (puissance), qui vient de « putere » (pouvoir) ; 4) enfin, l’être, « fiinţa » (qui, de fait, est fientia, du verbe fieri, devenir), est suggéré par la composition même du mot devenance. En termes médiévaux, on pourrait dire que la devenance porte en elle, avec ses quatre caractères : une ratio fiendi, du devenir ; une ratio formandi, de la structuration ; une ratio producendi, de la création, et une ratio essendi, de l’acte d’être (fiinţare).

La devenance est-elle alors l’ultime instance de l’être ?

Arrivée ici, la présente ontologie ne peut plus parler qu’analogiquement, après s’être tout le temps essayé à un discours phénoménologique (c’est-à-dire descriptif, dans son essence) et rationnel. On peut concevoir une troisième instance de l’être, par-delà l’élément de la devenance qui se distribue en éléments ; mais c’est une instance du même être que la devenance. Si la devenance se distribue en tout élément, et si les éléments ont aussi un nombre indéterminé de distributions, l’être ultime n’a de sens que s’il a une seule distribution. Cette surprenante pensée ontologique doit maintenant être mise en jeu, au terme du chemin : à savoir la pensée que l’être ultime a une seule réplique. Dans une telle pensée, qui n’a pas suffisamment fait l’objet de la spéculation philosophique, est contenue la condition extrême du sens de l’être. À tous ses niveaux et dans toutes ses instances, l’être doit se distribuer, car il est l’Un différant de soi. Mais son privilège, dans sa suprême instance, serait de n’avoir qu’une seule distribution qui ne différerait pas de soi.

Qu’est-ce que cette distribution unique de l’Un ? C’est une pensée métaphysique que ni Héraclite ni le Parménide de Platon n’ont entendu invoquer. C’est la pensée que l’Un multiple le plus élevé est celui dans lequel le multiple lui-même est de fait un.

L’Un-un et le Multiple-un sont alors effectivement du même être. Et de même que ce qui se donnerait nécessairement une réplique unique n’est pas vérifié ni véritable sans sa réplique, de même, l’être n’est vérifié et véritable qu’à travers la devenance.

Notre ontologie culmine ainsi dans une pensée spéculative qui peut, jusqu’à un certain point, donner raison aux ontologies passées, après les avoir tout le temps critiquées. L’être « absolu » a un sens, seulement s’il se dément comme absolu, par son incarnation dans la devenance ; donc, s’il peut exprimer par une seule incarnation toutes les incarnations possibles ; par un seul élément, tous les éléments possibles, comme on a dit que, par un seul homme, peut s’exprimer l’humanité toute entière.

Avec une telle pensée, l’ontologie réclame naturellement un privilège de pensée et une concession. L’argument ontologique médiéval demandait un privilège, celui de soutenir que l’on peut concevoir un être parachevé. Hegel est venu demander lui aussi le même privilège, non pour le concept du divin, mais pour le concept pur et simple, naturellement le concept métaphysique, et pas seulement logique. On peut maintenant réclamer, nullement pour le concept de divin, ni pour le concept métaphysique, mais pour l’être, soit pour le sens ultime de l’être, un privilège : celui d’avoir une seule distribution indivise, la devenance.

Y a-t-il là abus, comme dans le cas d’Anselme ou dans celui de Hegel ? Mais il ne s’agit pas de dire, comme eux, que l’on peut prouver l’existence divine ou la rationalité du réel. Tout ce que l’on peut oser dire, c’est que l’être a toujours été, implicitement, pensé de la sorte. C’est pourquoi l’ontologie présente n’a pas essayé autre chose que d’éclairer ce que nous pensons et ce que l’on a pensé, lorsque la spéculation sur l’être a été menée à terme.

Si la devenance est ainsi le moyen et la vérité de l’être, que reste-t-il alors pour l’être comme être ? Celui-ci est l’Un offert à l’existence par la devenance (ou par quelque chose de son ordre) et rassemblé hors de l’existence également par la devenance (ou par quelque chose de son ordre).

Traduit du roumain par Nicolas Cavaillès © Olms, 2008

Par Seine & Danube - Publié dans : DES ESSAIS - Communauté : Lecture sans frontières
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Jeudi 12 septembre 2013 4 12 /09 /Sep /2013 20:07

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Nous publions ci-dessous un 2e extrait traduit du Journal philosophique faisant suite au précédent publié dès le premier numéro de Seine&Danube. On y retrouve le philosophe attaché à l'idée d'une pédagogie vivante et se posant la question de la vérité..N6

J’ai emmené un ami dans la banlieue de Bucarest afin de lui montrer le bâtiment que j’avais repéré lors de mon dernier passage, pour y installer l’École. Les faubourgs de la ville, les taudis, la boue, tout l’indigna. « Tu ne vois pas à quel point cet endroit est laid ? » me dit-il.  Eh non ! Je ne l’avais pas vu. La maison proprement dite ne lui a pourtant pas déplu. «Mais le paysage y est monotone, c’est plat.»

Ah ! Ces gens qui ne voient qu’une certaine beauté dans les choses. Mais un paysage peut être transfiguré. Un homme qui vit une expérience se construit un espace approprié, un paysage qui lui appartient. «Ce n’est pas qu’une plaine, dis-je, il y a aussi des collines, il suffit que vous ayez un regard indulgent. ‒ Naturellement ‒ et la réplique tombe comme un couperet : ‒ Dulcinée était une belle femme aux yeux de Don Quichotte, quant aux moulins...»

Encore ces clichés ! Mais il n’a pas tort pour autant : l’expérience de Don Quichotte reste valable, parfaitement valable. C’est ainsi qu’il faut vivre : entouré de votre propre monde. Seulement, voilà, je préfère penser ‒ pourquoi pas ? ... comme si la comparaison était possible ! ‒ à un autre Espagnol, à El Greco, que son ami trouvait avec les rideaux tirés en plein jour, et qui, pour toute explication, déclarait : «je préfère voir mes propres couleurs».

                                                           *

Non, il ne s’agit pas d’un idéalisme bon marché : c’est bien nous qui créons le monde qui nous entoure.Mais, pour l’amour de Dieu, que ce monde-là n’aille pas nous apprendre ce que nous avons à faire lorsqu’il est question de nous et non de lui. Il est absurde de vivre dans un décor si beau qu’il se suffit à lui-même.

Combien peu philosophique nous apparaît le site d’Ermenonville, choisi par Rousseau pour y faire justement de la philosophie ! On ne pouvait y ériger autre chose qu’un temple ‒ dans lequel personne n’eût officié. Il vaut mieux que tout un chacun vive à sa mesure, dans la boue, les taudis et la plaine ‒ mais avec sincérité. Et surtout sans rousseauisme.

                                                           *

Les curieuses statues des saints, si expressives mais juchées si haut sur les colonnes des cathédrales que personne ne voit plus leur expression. Et puis un jour, la colonne s’effondre et vous découvrez tout à coup qu’elles étaient particulièrement étudiées. Quelle inspiration généreuse conduisait à ce sacrifice de l’artiste : créer pour ne pas montrer ? Quelle foi ?

                                                           *

Nos contemporains ne racontent plus rien, ne témoignent plus de rien. Aussi, leur architecture manque-t-elle de consistance : ils uniformisent et délaissent le singulier. Sur la partie extérieure du Pont Neuf, construit à Paris sous Henri IV, se trouvent des masques que personne ne regarde jamais. Et ces masques sont tous différents les uns des autres. Tandis que sur le Pont Alexandre III, du XIXème siècle, on retrouve de deux en deux ou de trois en trois la même forme de masque.

                                                           *

Vitruve, parlant de l’architecte, dit que celui-ci doit savoir écrire et dessiner, connaître la géométrie, un peu d’optique, le calcul, l’histoire, la philosophie, un peu de musique, de médecine, de jurisprudence et d’astronomie.

De nos jours, il ne doit connaître que l’architecture. Hélas !

                                                           *

Dans cette France où l’on parle tant d’amour, ne dirait-on pas que c’est justement l’amour qui manque ?

                                                           *

A quoi peuvent bien croire les gens qui fêtent en même temps, officiellement, l’anniversaire de la Révolution française et celui de Jeanne d’Arc ? A l’un ou à l’autre ? Il se trouve qu’ils ne choisissent pas. La tristesse de l’intelligence creuse consiste à ne plus pouvoir opter.

                                                           *

Ce que représentait la raison à l’époque de la Révolution française et ce qu’il en reste aujourd’hui ! Que représentait la liberté pour le romantisme allemand et ce qu’il en reste aujourd’hui ! Dans les termes, c’est la même chose, mais dans l’esprit ?... Si l’on croit aujourd’hui comme alors on croyait à la raison, de nos jours la raison n’est que simple raison, c’est-à-dire sagesse, tandis qu’alors elle était folie (Raison portant une majuscule). Aujourd’hui, c’est une force conservatrice, en ce temps-là on renversait au nom de cette force. Les apologistes de la raison n’utilisent que le vocabulaire révolutionnaire et non l’essence de la Révolution de l’époque. Il est vrai qu’il leur serait difficile de faire l’éloge de la folie qui a saccagé tellement de choses. Néanmoins, c’est cette folie qui a transformé la raison en principe créateur d’Histoire. Par conséquent, pourquoi ne laissent-ils pas la Révolution française en paix?

                                                           *

C’est curieux, sous les régimes démocratiques, les gens tombent sous une tyrannie, celle du lieu commun. Et je me demande si ce n’est pas la plus triste de toutes.

                                                           *

Ceux qui prétendent que seule la liberté conditionne le progrès de l’homme ont l’absurdité d’imaginer qu’ils savent tout de la nature humaine, alors que l’homme est sans cesse à définir. ‒ Je me place du côté de celui qui ne sait pas. Le seul qui ait une chance d’apprendre quelque chose.

                                                           *

Un jeune homme viendra à l’École et se plaindra de ne pas avoir encore suffisamment de connaissances. Mais ne sent-il pas la joie qu’il y a à ne pas avoir encore lu Goethe ?

Ignorance, tu contiens tant de vie !

                                                           *

Ce mélange de connu et d’inconnu qui compose la littérature (l’incident qui se répète, le personnage retrouvé, la nouveauté dans la banalité), la musique, le paysage, la connaissance. Le sens magique de la nouveauté, disait quelqu’un. Non, je dirais plutôt  son sens mystique : unité et altérité en un même temps.

(C’est pourquoi, j’apprécie ce « premier jour » du contact avec l’homme nouveau arrivant à l’École, avec cet homme qui pourrait être qualifié de «nouveau» : le connu et l’inconnu sont alors en parfait équilibre.)

                                                                           *

Ce que j’aime à la Sorbonne, c’est la salle Descartes. Dans cette salle des «idées claires et précises», une fresque recouvrant tout le mur du fond montre quelques nymphes quittant les brumes pour se diriger vers la lumière et la forme. On dirait les Idées dans le poème «Aurore» de Valéry :

                            Quoi ! c’est vous mal déridées !

                            Que fîtes-vous, cette nuit,

                            Maîtresses de l’âme, Idées...

                                                           *

Je ne saurais concevoir la philosophie sans éprouver un sentiment de chute, comme avec la religion. Quelque part le péché fut commis. Dans l’ordre de la connaissance aussi il existe un paradis perdu. Il est possible que d’un côté comme de l’autre ce soit le même mythe, preuve que l’esprit est solidaire de lui-même. Puisque l’une des principales certitudes de la philosophie prend justement sa source dans cet état de l’homme, déchu et limité. Dieu, l’être infini, existe, disait Descartes, puisque moi-même, malgré mon ignorance, je conçois l’idée de son existence. Comment, sinon, aurais-je pu la concevoir par moi-même, compte tenu de mon ignorance ?

Mais les philosophes ont pour habitude de discuter la valeur de cet argument. Au lieu de discerner le sens de cette réflexion.

                                                           *

Tous les mythes tiennent, peut-être, du mythe de la chute. S’il n’était pas un être déchu, l’homme n’aurait pas besoin de mythes.

                                                           *

1939. J’écoute le sermon du Vendredi saint, à Villerville,  un village du Nord de la France. Ce que l’humain est présent, parfois, chez les catholiques ! Le prédicateur, voulant évoquer la souffrance du Rédempteur, a recours à la psychologie humaine. «Réfléchissez, ‒ dit-il aux mères de famille présentes dans l’église – à quel point devait être déchirante la souffrance de la Mère de Jésus au pied de la Croix !...»

Et je sens bien qu’il n’est pas question de ça dans la religion ‒ que nous ne pouvons pas comprendre Dieu en l’humanisant à nouveau, en humanisant son drame. Tout l’Occident tient ce discours, au fond. Leur prédication, leur philosophie incarnent Dieu une seconde fois. Mais qui s’imprègne de la psychologie humaine ne peut s’en détacher. (Aussi, comprend-on aisément la phrase de Rousseau : «Je me fis catholique, mais je demeurai toujours chrétien «).

Je sais bien, nous, en Orient, nous n’avons parfois pas même cela. Toutefois, nous sommes détenteurs de cette vérité qu’ils ont tendance à oublier : Jésus n’est descendu qu’une fois.

 

                                            *

«Je suis celui qui suis», dit Dieu à Moïse (L’Exode, 3,14)[« qui suis », selon la traduction roumaine de la bible]. Il ne lui dit pas : «Je suis celui qui est «. Et même lorsqu’Il l’exhorte à parler aux autres, Dieu apprend à Moïse à leur parler de «celui qui s’appelle JE SUIS». Cela fait étrange d’entendre : « "Je suis" m’a envoyé vers vous».

Car Dieu n’est pas. Il n’y a que nous à savoir ce que signifie «est», l’être. Dans certains cas privilégiés, en philosophie, nous connaissons le «tu es», l’être subjectivisé. Dans la société, nous savons le «nous sommes» ou le «vous êtes». Il n’y a que Dieu à savoir le «Je suis» ; pour qu’Il n’ait pas besoin du «tu es», «il est», «nous sommes»...

                                               *

Une école dans laquelle le professeur ne s’instruit pas lui-même est une absurdité. Je crois avoir trouvé une épigraphe pour mon École : cette phrase extraordinaire de Léon Bloy : «On ne ne sait jamais qui donne et qui reçoit».

                                                           *

Ils sont vraiment bizarres ces gens qui désirent accéder à la vérité par le truchement de la philosophie. Des vérités oui, mais la vérité ? La vérité constitue le résultat de la réflexion logique, tout comme la bonne action est le résultat du vécu moral. Cependant, tout comme on ne se flatte pas d’une bonne action et qu’on ne préfère pas le fait à l’acte, on ne peut préférer la vérité à la vie de l’esprit. Les faits des hérétiques sont meilleurs que ceux des orthodoxes, mais ils restent des hérétiques. Tous les théologiens dogmatiques détiennent davantage de vérités que les philosophes, mais, le vécu leur faisant défaut, ils ne possèdent pas la philosophie.

D’où nous vient l’idée que la philosophie nous enseigne la vérité ? Elle nous apprend à réfléchir ‒ mais n’apprend pas la vérité. Elle nous dirige vers la vérité. Comme dirait Kant : pour  connaître la vérité d’une chose, il faut se trouver en accord avec cette chose. Par conséquent, toute vérité repose sur la chose ; toute vérité est matérielle. Que peut donc signifier la vérité du point de vue de la forme ? Il existe des réalités et non une réalité. Il existe des vérités et non une vérité.

Par ailleurs, la définition de la vérité – adaequatio rei et intellectus ‒ remonte au Moyen Age et appartient à un certain Isaac, source d’inspiration de Thomas d’Aquin qui l’utilise et la diffuse. L’Antiquité n’était pas folle de vérité. L’idéal était représenté à l’époque par la contemplation, la sagesse ou, quelquefois (chez Aristote), par la recherche de l’être. Chez les Scolastiques, l’idéal était de retrouver par d’autres voies une vérité donnée. Mais la vérité inconnue et écrite avec une majuscule est une invention des modernes.

Certes, il existe une vérité – c’est l’exactitude ; c’est sur celle-ci que Maïorescu trébucha un jour, lorsqu’il cita ce vers d’origine populaire :

                            Va, en cheminant comme

                            L’herbe des champs

                            Se pliant sous le vent.

Car, disait-il, le poème vous offre effectivement l’émotion d’un «balancement dans l’infini», mais il contient une erreur de rime ‒ C’est comme si la rime servait à autre chose qu’à vous inspirer ces balancements dans l’infinis ! Et si la rime est inexacte, le balancement dans l’infini existe toutefois, la voici l’exactitude, la voici la vérité sans fard.

(Espérons toutefois que nos professeurs ne nous entendent pas.)

                                                           *

Pour ne plus parler de cet inconséquent de Goethe : Tout ce qui m’enrichit est vrai.

                                                           *

«La philosophie discourt sur les choses ; seul le professeur discourt sur les idées», déclarait un professeur de philosophie occidental. En voilà un qui connaît son métier !

                                                           *

Platon, disait-on, a perdu son temps auprès des tyrans de Sicile, essayant en vain de fonder un gouvernement selon les principes de la philosophie. Comme si un philosophe tenait à réussir ! Alors qu’il ne s’attache qu’à s’instruire.

                                                           *

Boissier disait que la philosophie avait déjà gouverné ce monde : ce sont les cinq années de Sénèque premier ministre sous Néron. Et vous voulez encore des philosophes ?

                                                           *

Il n’existe que deux grandes philosophies : la philosophie grecque et celle de l’idéalisme allemand ; la philosophie de l’être et celle de l’esprit. Ce qui est intéressant c’est que les deux sont nées en marge du devenir. En refusant le devenir, la philosophie grecque a trouvé l’être. En l’intégrant, la philosophie allemande a trouvé l’esprit. Le premier et le dernier des problèmes de la philosophie est peut-être  : la fluidité, l’égarement, la vie.

                                                           *

Pour Stendhal, un roman c’est «un miroir que l’on promène le long du chemin». Il en va peut-être ainsi pour un roman, mais non pour une philosophie. Je pense même à un mythe dans le genre de Wilde, le mythe du miroir :

«Que le monde est beau, s’est dit un jour l’esprit. Je me rendrai le plus impersonnel possible, je me dissoudrai et je m’épandrai telle une eau limpide et paisible, je ne serai qu’attente ; comme un miroir, et le monde se réfléchira en moi tel qu’il est.» C’est à compter de ce jour que l’esprit a cessé de voir.

                                                           *

Quelle extraordinaire dépense de soi-même, celle de nous-mêmes et de nos professeurs toutes disciplines confondues, pour devenir impersonnels, pour élargir notre champ de vision ; en réalité pour finir aveugles.

                                                           *

L’erreur de Narcisse ne consiste pas à se préoccuper de soi-même. C’est de se préoccuper d’une certaine façon de soi-même.  Le narcissisme n’est malédiction que pour ceux qui, se voyant, veulent fixer leur image ; demeurer eux-mêmes, parce que parfaits.

L’erreur de Narcisse est celle d’être parfait. C’est son unique imperfection.

(Suis-je en train de plagier Gide ?)

                                                           *

Pourquoi un Narcisse au féminin est-il inconcevable ? Pourtant la femme se regarde sans cesse dans le miroir. C’est probablement pour y voir un autre – qui la regarde.

                                                           *

Il n’y a que les femmes pour savoir aimer. Héloïse et Abélard mènent une vie séparée depuis plusieurs années. Chacun est à la tête d’un monastère et, aux yeux des autres, ils vivent dans le respect des règles chrétiennes. Mais lorsque Abélard écrit à Héloïse pour lui dire qu’il ne l’aime plus qu’en Dieu, elle répond : «Dieu le sait… que c’est à vous, bien plus qu’à Lui que je désire plaire». Elle poursuivait par ce qui se passe de tout commentaire : «Je pleure non pas les fautes que j’ai commises, mais celles que je ne commets plus».

 

Traduit du roumain par Mariana Cojan Negulesco 

 

 

 

Par Seine & Danube - Publié dans : DES ESSAIS - Communauté : Lecture sans frontières
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Jeudi 12 septembre 2013 4 12 /09 /Sep /2013 20:06

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Il était une fois, car si elle n'était pas, on ne la conterait pas.

Il était une fois un empereur, un empereur fort grand et fort puissant ; son empire était si grand que l'on ne savait ni où il commençait ni où il finissait. N6-copie-1.JPG

D'aucuns avançaient qu'il était sans confins. D'autres affirmaient se rappeler les plus anciens raconter qu'autrefois, l'empereur aurait livré bataille avec ses voisins. Aux dires de certains, ils étaient plus grands et plus puissants, selon d'autres, plus petits et plus chétifs que lui.

Des légendes sur cet empereur circulaient aussi loin que le monde est monde, rapportant que son œil droit riait tandis que celui de gauche ne cessait de pleurer. L'empire tout entier s'interrogeait sur la signification de cette étrange chose, cette impossible conciliation des yeux de l'empereur entre eux. Lorsque les plus braves s'aventuraient à lui poser la question, le sourire de ce dernier se muait aussitôt en rires et il ne pipait mot. Et c'est ainsi que l’inimitié entre les yeux de l'empereur restait un secret dont personne ne connaissait la clef, si ce n'était lui-même.

Ses trois fils grandirent. Et quels fils ! Mais quels fils ! Trois jouvenceaux dans l'empire semblables à trois astres dans le firmament ! Florea, l'aîné, était presque aussi haut qu'une toise, et si large d'épaules qu'on ne pouvait les comprendre de ses quatre paumes alignées. Costan, quant à lui, était bien différent : petit de stature, trapu de corps, bras virils et poing fort. Le troisième et le plus jeune fils de l'empereur s'appelait Petru : grand et fin, plus féminin que masculin. Petru ne parlait pas trop : il riait et chantait, chantait et riait du matin jusqu'au soir.

Parfois seulement, on le voyait s'assombrir, ramener d'une main ses cheveux tout à droite et tout à gauche de son front, et l'on aurait pu jurer alors contempler l'un des vieux sages de l'empire.

        - Oh Florea ! À présent que tu es grand ; va et demande à notre père, pourquoi un œil lui pleure tandis que l'autre rit à toute heure.

Ainsi parla Petru à son frère Florea un bon matin. Mais Florea ne s'y hasarda pas : il connaissait depuis tout petit la réaction de l'empereur son père quand on lui demandait pareille chose.

C'est à la même réponse que se heurta Petru avec son frère Costan.

        - Aucun ne s'y risque, à moi de m'y confronter, en conclut Petru. Aussitôt dit, aussitôt fait. Petru partit demander.

         - Que la peste bubonique te ronge la bile! En quoi cela te concerne-t-il ?, le foudroya l'empereur, hors de lui. Et il le gifla une fois sur la joue gauche, une fois sur la droite.

Petru, furieux, s'éloigna vite rapporter à ses frères la fâcheuse réaction de son père.

Or, depuis que Petru s'intéressait à cette histoire d'yeux, il semblait que le gauche pleurait moins tandis que le droit riait plus.

Il prit son courage à deux mains et repartit voir l'empereur. Giflé une fois, giflé deux fois ! Et en moins de temps qu'il ne faut pour le penser, la gifle vint le cingler. Petru de nouveau essuyait le courroux de son père. 

L’œil gauche pleurait dorénavant de temps en temps, l’œil droit semblait rajeuni de dix ans.

Puisque c'est ainsi, réfléchit Petru, je sais ce qu'il me reste à faire. J'irai, je demanderai, j'essuierai les gifles, cela tant que ses yeux ne riront pas tous deux.     

C'est ce qu'il dit, c'est ce qu'il fit ! Petru se tint coi aux deux coups chaque fois. 

        - Mon fils, Petru !, s'exclama plus tard et avec plus de douceur l'empereur aux deux yeux rieurs. Je vois que tu gardes martel en tête ; aussi vais-je te confier mon secret. Vois-tu, cet œil rit de joie à la vue de mes trois fils chéris ; mais l'autre pleure à la pensée qu'ils ne sachent gouverner en paix et défendre le pays de nos vils voisins. Mais si vous me rapportez l'eau de la fontaine de la Fée des Aurores, que je m'en lave les yeux, alors ils riront tous deux, car je saurais la bravoure de mes fils, et qu'en toute quiétude sur eux je peux me reposer.

Ainsi parla l'empereur. Petru décrocha son chapeau et courut rapporter à ses frères les propos entendus. Les fils de l'empereur se consultèrent et rapidement s'accordèrent, comme il se doit entre bons frères. Florea, le plus âgé des trois, se rendit donc à l'écurie, choisit le meilleur, le plus beau des chevaux, le sella et s'empressa d'aller faire ses adieux à toute la maisonnée. « Je pars, déclara-t-il.  Si je ne suis pas de retour dans un an, un mois, une semaine et un jour avec l'eau de la fontaine de la Fée des Aurores, alors toi, Costan, viens à ma recherche ». Et il s'éloigna.

Trois jours et trois nuits durant Florea point ne s'arrêta ; le cheval filait comme le vent par monts et par vaux, lorsqu'enfin ils parvinrent aux confins de l'empire.

(…)      

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Jeudi 12 septembre 2013 4 12 /09 /Sep /2013 20:05

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Defekt, premier roman de Florin Irimia, s'ouvre sur Eduard Tautu un homme ordinaire qui a, comme tous les hommes, un certain nombre de défauts. Il profite notamment de la position de son père, un avocat très influent, pour s'offrir le luxe d'une vie médiocre de professeur de lycée, à l'abri du besoin.

Jusqu'ici, rien de sensationnel. Sauf que Florin Irimia ne souhaite pas rester le simple reporter de la réalité immédiate, il imagine alors un scénario digne d’un thriller, une histoire fantaisiste et sanglante, à base d'énigmes et de disparitions mystérieuses. N6

Il en résulte un livre noir et palpitant, qui se lit d'une traite, mais qui sollicite aussi l'intelligence et la réflexion de ses lecteurs. Ainsi, sous des dehors légers, Defekt pose des questions essentielles. Quand peu à peu tout s'écroule, quand les cœurs s'essoufflent, quand la famille, l'amour, l'honnêteté, la fidélité deviennent des valeurs anachroniques, voire ridicules, quand plus rien ne va, quand plus rien n'est propre ni au moins normal, que reste-t-il ?

Roman primé à la 26ème édition du festival du Premier roman de Chambery.

 

CHAPITRE 1

 

PROJETS DE VIE

 

 

1

 

Eduard Tautu n'existe pas. Regardez dans l'annuaire, cherchez sur Google, vérifiez les registres de naissance de la mairie de votre ville. Vous ne trouverez son nom nulle part. Et pourtant, c'est bien lui qui écrit ces lignes, si vous vous concentrez un peu, vous pouvez même le voir, il vous apparaît tout d'abord flou, imprécis, une ombre penchée sur une feuille de papier, puis de plus de plus en plus clair, plus net, un individu que chacun peut imaginer à sa façon. On dit que derrière chaque nom, se cache une histoire entière. L'histoire de son existence. L'histoire de l'existence d'Eduard est dans les mots. Des mots encore non écrits. Eduard Tautu : auteur et personnage à la fois, né par sa propre volonté. Plus ou moins.

 

Si j'avais du talent, je pourrais développer l'idée ci-dessus, je veux dire, si j'avais vraiment du talent, mais je préfère ne pas continuer, voilà ce qui me caractérise, ce manque de volonté, cette incapacité à persévérer, à m’obstiner jusqu'au bout. Je reconnais que je m'ennuie rapidement, j'ai l'impression que si je ne réussis pas les choses du premier coup, je ne les réussirai jamais et, comme je n'ai jamais réussi quelque chose du premier coup, j'ai tendance à renoncer facilement, à me déclarer vaincu, à perdre toute motivation et à me mettre à autre chose. C'est peut-être pour ça que j'ai eu tant de passions dans ma courte-longue existence de trente-cinq années (les hommes ayant cet avantage ou ce désavantage de pouvoir dire leur âge avec beaucoup de désinvolture), c'est peut-être pour ça que j'ai cru que je réussirai si facilement dans la vie (à ce moment-là, je confondais la curiosité et la disponibilité par lesquelles je me mettais à faire une chose avec la facilité qui me permettrait de la réussir), c'est peut-être pour ça que je suis tout le temps habité d'un optimisme stupide, totalement injustifié, pensant que tout finira bien (une caractéristique plutôt propre au peuple auquel j'appartiens, qui s'imagine depuis des siècles que tout finira bien, malgré les multiples signes et avertissements démontrant que les choses ne fonctionnent pas comme elles devraient et qu'à ce rythme, quel qu'il soit, le dénouement ne peut en aucun cas être heureux) et que je me trouverai moi aussi un jour un rôle sur cette terre.

En fait, si vous voulez vous sentir bien, si vous voulez éprouver le plus longtemps possible ce merveilleux sentiment d'accomplissement, vous devez avoir un projet, vous devez avoir la conscience anticipée de ce que vous voulez faire dans la vie, de ce que vous voulez devenir, que vous avez cette inclination pour telle ou telle chose et que vous êtes prêt à dédier (j'ai failli écrire « sacrifier », mais ici il n'y a rien à sacrifier) une grande partie de votre existence limitée à la réalisation de l'objectif en question. Ce n'est pas moi qui ai pensé à ça, une telle chose ne me serait même pas passée par la tête, mais ma femme, c'est elle la responsable de cette théorie, assez banale, d'ailleurs, et maintenant qu'elle a daigné me la faire connaître, je ne peux que lui donner raison et écrire à ce sujet dans l'espoir que quelqu'un lira ces lignes et qu'il ou elle commencera à réfléchir à son propre projet de vie, pour pouvoir un jour profiter de ce merveilleux sentiment d'accomplissement que je ne connaîtrai jamais mais qui, je suppose, est plus intense que  le plus puissant des orgasmes, que vous vous le soyez offert tout seul ou qu'il vous ait été offert par la personne avec laquelle vous vous trouvez. 

 

2

Il y a plusieurs manières de s’accomplir dans la vie, que l'idée d'un projet anticipé ne vous convienne pas, qu'il ne colle pas moralement à votre manière d'être ou que vous n'ayez tout simplement pas envie de vous compliquer. Au fond, l'idée de la vocation, sans parler de son identification proprement dite est quelque chose de très malléable, si ce n'est carrément illusoire. Nous avons chacun un rythme et une définition propre de notre rôle. Dans ce pays, pour la plus grande partie de la population, l’objectif est d’avoir quelque chose sur la table. J'aime bien cette formule et je continuerais en affirmant que nous sommes une nation rudimentaire, un animal bourbeux, petit, peureux et agressif, les yeux toujours baissés, seulement préoccupé par la boue qui l'entoure et par conséquent, incapable de voir qu'au-delà de la fange, il y a l'herbe, mais j'imagine que ce serait une exagération malvenue de soutenir une telle chose. Allez, disons plutôt que la plupart d'entre nous s’illusionnent, en s'inoculant le sentiment que notre destinée se trouve dans ce que nous sommes justement en train de faire ou, comme dans mon cas, que nous sommes voués à la chercher éternellement et probablement sans succès. En voilà malgré tout quelques variantes que finissent par s'inventer ceux qui ne pensent pas tout le temps à la nourriture, afin de ne pas se dire qu'ils auront vécu pour rien : faire de l’argent, faire n'importe quoi pour faire de l’argent (ce qui chez certains équivaut à « voler comme en plein bois », une expression sans doute intraduisible dans la plupart des autres langues), se faire avoir (en étroite relation avec la proposition précédente), baiser, faire des enfants, faire du bien ou du mal, faire plaisir etc. Probablement devrais-je les reprendre un par un, mais là, sincèrement, l'idée d'exprimer des jugements de valeur sur toutes ces soi-disant destinées ne me motive pas du tout et, en plus, franchement, à quoi cela servirait-il ? Ceux qui font du fric vont continuer à en faire malgré tout ce que je pourrais dire de négatif (ou de positif) à ce sujet, idem pour ceux qui veulent baiser (avec un maximum de personnes, devrais-je  ajouter, ou dans le plus de positions possibles, ou encore mieux : dans les lieux les plus improbables, avec un maximum de personnes et dans un maximum de positions), des enfants ou des prosternations religieuses (une nouveauté sur la liste!) selon les possibilités et les goûts de chacun etc. etc. Une chose est sûre, nous ne pouvons pas vivre sans réfléchir, au moins une fois dans notre vie à l'idée de notre rôle sur terre (en d'autres termes, pourquoi nous faisons de l'ombre à la terre,), que ce soit dans sa version macro (le destin de l'Homme sur terre), ou dans sa version micro (mon destin à moi et à celui qui se lève chaque matin plus ou moins prêt à porter sur ses épaules son lourd sac à problèmes). Sommes-nous programmés génétiquement pour trouver notre destin ou bien est-ce que ce dernier est une carence, une faiblesse de l'espèce ? Il est dit clairement dans la Bible que notre destin est de nous reproduire et il semble que nous soyons plutôt doués dans ce domaine étant donné que d'autres ont pour mission de tempérer cet élan ‒ de plus en plus préoccupant dans la mesure où la planète s'obstine à ne pas s'agrandir alors que nousy  sommes chaque jour qui passe de plus en plus nombreux.

 

Peut-être nous a-t-on donné la liberté de nous inventer toutes sortes de missions ‒ chacun selon ses capacités natives ‒ et de nous imaginer que celle du moment est meilleure que celle à laquelle nous venons justement de renoncer. Ou peut être que notre capacité à nous inventer chacun une destinée (pour chasser le sentiment que nous vivons pour rien, que nous vivons parce que ceux qui nous ont précédés ont eu envie de baiser, que la vie aurait été pareille avec ou sans nous (1) et qu'en fait, il n'existe aucun projet qui nous soit réservé, autre que celui que nous sommes capables de créer par nous-mêmes), est une preuve d'émancipation évolutionniste, et je dis cela malgré toute la frustration qu'implique cette idée, à savoir que la seule manière par laquelle l'espèce humaine est capable d'évoluer se réduit à sa croissante capacité à s’illusionner.

 

3

De telles pensées sombres vous passent par la tête seulement lorsque vous atteignez un âge rond, comme trente-cinq ans, et que vous réalisez, peut-être pour la première fois de votre vie, que vous avez vieilli et que théoriquement, vous auriez dû vous trouver une place sur terre mais que vous n'en avez pas été capable.

Hier, j'ai eu la révélation de ma totale inutilité, du point de vue ontologique, si je peux m'exprimer ainsi, ce qui ne m'a pas surpris pour autant et ne me fait pas non plus espérer qu'armé désormais de cette révélation, j’aurai le pouvoir ou au moins le désir d'entreprendre quelque chose qui me remettra d'une certaine manière sur orbite, ceci dans le cas où il en existerait une disponible. De même, je me suis aussi rendu compte que se faire une place dans la vie peut renfermer tous les autres « faire » (de l’argent, des enfants, le bien etc.) ou « se faire » que j'ai énumérés lorsque je parlais du « destin de l'Homme sur terre », expression qui maintenant me semble tellement pompeuse que je sens un rictus s’afficher sur mon visage.

Je me promenais donc dans un parc avec ma femme, Liza, une habitude que nous avons prise afin de nous détendre (plus elle que moi) au terme d'une journée de travail, essayant de  nous réjouir de l'air frais, propre (de plus en plus rare dans cette partie de l'Union Européenne), de l'ombre des arbres et de ce que nous, les hommes, nous aimons nommer le « chant » des oiseaux, même si évidemment, ils ne chantent pas, ou en tout cas, pas pour nous, lorsque tout à coup, j'ai éprouvé sans le moindre avertissement préalable, un sentiment pesant de faillite (ou un sentiment de faillite pesante), en d'autres termes, j'ai eu la révélation de mon lamentable échec en tant qu'individu social dont le destin pourrait consister, du moins en apparence, à avoir un travail confortable d'un point de vue financier mais aussi, comment dire, d'un point de vue émotionnel, psychologique justifiant son désir de famille (femme + au moins un enfant) avec laquelle il partagerait une vie décente dans un appartement si ce n'est dans une maison. Envahi par l'intensité de l'émotion, je n'ai pas réussi à la dissimuler et il a fallu que je la partage avec ma compagne sous la forme d'une discussion, théorique, aurais-je voulu, mais qui a dégénéré de manière inattendue, en une dispute assez sérieuse, suivie d'une réconciliation à la maison quand nous avons fait l'amour et que Liza m'a présenté la théorie du projet anticipé de vie, indispensable pour éprouver cette sensation d'accomplissement dont je parlais, plus puissante que le plus puissant des orgasmes (comme je venais juste d'en avoir un, la comparaison s'est naturellement imposée), que ni moi, ni elle n'avions eue jusqu'à présent, n'y ayant même jamais pensé, et voilà donc où et comment nous étions, c'est-à-dire ici et inaccomplis.

Sa théorie que je cautionne, comme je vous le disais, me donne cependant un désagréable sentiment d'implacabilité, ou comme dirait Liza qui est diplômée d'un master, de fatum malus, que mon optimisme naturel ressent le besoin d'annihiler, or la première méthode qui me vient ( malheureusement pas la plus efficace sur le long terme) consiste tout simplement à ne pas y penser. J'ai très souvent fait appel à ce stratagème, dès que j'ai été confronté à quelque chose de désagréable et je vous assure qu'il a marché à chaque fois, il semble que j'ai cette capacité surprenante à tourner le dos aux problèmes, une chose qui très probablement, ça me traverse l'esprit à l'instant, m'a conduit où (et à ce que) je suis, un pauvre professeur de lycée, sans projet de vie, sans aucun avenir.

________________     

(1) Ceux qui font de la  conscience de leur inutilité sur terre une véritable obsession, veulent à tout prix changer la configuration de la planète, déclenchant des guerres, poussant des communautés entières au suicide, commettant des holocaustes, des génocides et autres atrocités de ce genre mais j'imagine que je ne vous apprends rien.

 

 

 

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Jeudi 12 septembre 2013 4 12 /09 /Sep /2013 20:04

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N6

 

Le récit suivant est tiré de Camera cu maşini de scris (La chambre des machines à écrire, 1997). 

Carletto est un nain chétif, à la figure ratatinée. Il habite la moitié d’une barque renversée, posée sur un soubassement en ciment et complétée par une porte fabriquée à partir de quelques douvelles. Lorsqu’il pleut, les gouttes tambourinent comme autrefois les baguettes, quand Rilva faisait le saut de la mort, tandis que lui courait se cacher sous le tapis rouge, en mimant un terrible effroi. C’était son numéro le plus important, mais la direction le lui a retiré, le soir où il a été réellement effrayé, car Rilva, dans son maillot rouge, venait de rater un mouvement et lui avait laissé comprendre par un dernier sourire que lui, sous son tapis rouge, serait désormais orphelin.

Chaque fois qu’il pleut, lui reviennent ce sourire et son propre effroi, si naturel qu’il s’était propagé à quelques gamins, qui s’étaient mis à crier, alors que le roulement des tambours ne s’arrêtait pas, comme si on attendait un miracle.

C’est Anselmo, le nain polyglotte, qui a répandu le bruit que Carletto avait poussé un cri trop aigu, de manière que Rilva avait manqué le rythme, embrouillant le tout. Personne n’avait ouvertement accusé Carletto, mais beaucoup avaient commencé à l’éviter. Il n’était pas non plus le partenaire de la fille qui avait remplacée Rilva. Furieux, il avait boycotté les deux autres numéros qui lui étaient restés. Il ne se pliait pas comme il fallait dans la boîte magique de Carnaglorio, et au lieu d’apparaître coupé en deux, on le voyait blotti avec deux colombes sur les épaules et deux canetons entre les jambes. Pendant son numéro de clown musical, au finale, lorsque l’orchestre entame Les Vagues du Danube, l’eau ne jaillissait pas en jets bien rythmés de son accordéon, mais, pour une raison ou une autre, elle imbibait son pantalon et ses larges bottines. Bien que le cirque appartienne à l’État, on lui refusa une pension en raison d’incompétence professionnelle. Carletto s’en était tiré grâce à un vieux hobby, qu’il exerçait en cachette depuis une bonne décennie.

La voix du dictateur lui était devenue une seconde voix. Chaque jour, il l’écoutait au transistor dont il ne se séparait jamais. Les nuits où il n’arrivait pas à s’endormir, il se faufilait du côté de la cage des hyènes et là, sur le fond de leurs cris, il préparait toutes sortes de sketchs. Il profitait des courtes pauses entre deux grognements prolongés pour moduler sa voix de telle sorte que, aussi modérément qu’ait semblé s’exprimer le dictateur, son ton grandiose fût néanmoins exact jusque dans la moindre syllabe. Au bout d’un certain temps, il avait réussi à se familiariser avec tous les secrets du phrasé, les préférences, les manies, les répétitions, les bons mots, les réprimandes, les irritations, les emportements causés par l’épuisement nerveux ou les exaltations noyées dans un océan d’applaudissements. Le contrepoint aux hyènes l’avait contraint à être bref, à convaincre d’un seul coup. Ses sketchs ne duraient pas plus de quelques minutes, mais Carletto y avait condensé l’essence d’un destin. Et ainsi, à l’arrivée de la démocratie, il était prêt.

Les sketchs avec le dictateur récemment fusillé arrivaient à pic, tout comme les boutiquiers et les prostituées, les édicules de chiromancie et les films en relief. Carletto avait l’occasion de faire montre de tout son art. Sa taille et sa gueule pitoyables n’étaient qu’un obstacle mineur vite surmonté ; il suffisait d’entendre sa voix, exprimant toute la prestance et la grandeur du dictateur.

Le nain ne laissa pas traîner les choses. Il explora un certain nombre de squares et choisit quelques bosquets stratégiques, où il pouvait entrer et sortir sans être vu. Les jours fériés, quand les couples se promènent avec leurs enfants, les uns avalant, debout devant les baraques, des petites saucisses grillées, les autres se mettant de la barbe à papa jusqu’aux oreilles, au milieu des jappements de chiens se poursuivant parmi les clochettes folkloriques des jeunots qui font la cour aux filles à tresses, quoi de plus réussi que d’entendre brusquement s’élever d’un bosquet la voix imposante de celui dont jusque-là personne n’aurait osé imaginer qu’il pouvait se retirer dans un lieu si écarté. Carletto pariait sur cet effet de surprise pour capter l’attention des auditeurs et faire taire tous les bruits comme par un coup de baguette magique. Venait ensuite le sketch proprement dit, assez bref, mais allant droit au but.

Pour ceux qui apprécient son numéro, le nain a accroché à une branche, bien visible, une boîte de conserves avec l’étiquette suivante : LE DISCOURS DU DICTATEUR. Pour qu’on ne s’étonne pas que la voix vienne de si bas, Carletto prend avec lui dans le bosquet une petite chaise pliante, sur laquelle il se tient debout pendant son sketch et se repose, en attendant le moment propice. Pour se protéger contre la pluie, il s’est muni d’un sac en plastique, et pour imiter les applaudissements et autres effets spéciaux – sirène d’usine, bruits de batteuse, poinçonneuse, marteau-piqueur, et cetera –, il se sert d’une magnétocassette à piles. Et comme les chiens flairent les nains de loin et aboient à tue-tête après eux, Carletto s’est acheté au marché aux puces un spray anglais, Cat’s friend, dont le résultat est époustouflant.

En revanche, ce qui le chagrine, c’est de ne pas voir les visages des spectateurs, c’est de devoir se passer de la juste récompense de leur joie. Cette condition de dictateur anonyme lui pèse un peu plus chaque jour. Le feuillage poussiéreux des bosquets lui apparaît comme la fenêtre grillagée d’une prison. Il aimerait l’écarter un tant soit peu, au moins à la fin du sketch, quand une main jette quelques pièces dans la boîte de conserves. Voir l’expression des gens qui apprécient son art, sentir en direct l’émotion qui transfigure leurs traits, voilà la chose la plus estimable pour un artiste. Les dix ans de grands et humbles efforts nocturnes auprès de la cage des hyènes trouveraient ainsi leur gratification bien méritée. Mais son corps chétif et sa figure ratatinée lui interdisent d’aspirer à cette prime à laquelle le moindre figurant a droit, même s’il ne fait que montrer son échine étirée ou l’ovale symétrique de son visage.

Tels sont les faits sur le plan de la satisfaction artistique ; quant au plan pécuniaire, c’est infiniment plus triste. La poignée de sous offerts par les amateurs du sketch suffit à peine pour sa maigre nourriture, ses déplacements et, de temps à autre, un paquet de gros cul. En plus, des vauriens de tout poil s’amusent à jeter toutes sortes de choses dans sa boîte de conserves : un bout de papier de verre, un bouton, une photo pornographique. Quant aux enfants, c’est terrible ; ils veulent toujours fourrer leur nez dans le bosquet. Les parents ne les laissent pas faire, mais parfois un galopin réussit quand-même à tromper leur vigilance et furète autour de lui, piquant ça et là dans le bosquet avec un bout de branche comme s’il traquait une misérable bête, car c’est bien ainsi que le nain se sent en des moments pareils. C’est aussi la raison pour laquelle il décide de dérouter l’adversaire, en changeant de squares et de bosquets, en évitant la proximité des cinémas, car les jeunes qui sortent d’un film sont les pires chamailleurs.

Un beau jour, il se passa une chose incroyable : il trouva dans sa boîte de conserves quatre billets de dix dollars. Il venait de rentrer dans sa barque, mouillé et grelottant à cause de l’orage qui avait éclaté. Cependant, les dollars n’étaient pas mouillés, ce qui signifie qu’ils avaient été déposés dans sa boîte, l’orage fini, par un passant, sans rapport avec son sketch terminé depuis longtemps. Carletto avait été obligé de rester caché à cause d’un groupe de retraités, qui semblaient collés au banc devant le bosquet. Il ne voulait pas encourir le risque de faire capoter sa carrière. Tant que je reste inconnu, les affaires marcheront bien, se disait-il, mais dès qu’on apprendra quel avorton maîtrise si bien la voix du dictateur, je mourrai de faim. Incognito, Carletto se sentait fort, comme s’il s’appropriait une partie de la force et de l’énergie du dictateur.

De temps en temps, Carletto rencontrait dans le square l’un de ses fans, qu’il réussit à reconnaître en dépit du feuillage derrière lequel il se cachait. Il mémorisait leurs voix, ou bien l’image d’une manchette, une oreille, un pan de leur coiffure ou de leur crâne d’œuf, ou encore, un quelconque objet dont ils ne se séparaient jamais : un parapluie, une canne ou même une paire de jumelles, par exemple. Et lorsqu’il rencontrait l’un d’eux, le nain le dévisageait de bas en haut avec un sourire d’une oreille à l’autre, alors que celui-ci le prenait pour un fou ou un insolent. Hé, hé, ricanait-il en silence, je vous mène tous en bateau ; votre taille étirée ne vous est nullement favorable ; c’est moi qui détiens le sceptre présidentiel.

Tout content d’être le seul à connaître le secret et riant sous cape de l’ignorance des autres, Carletto arrive chez lui et se laisse bercer par une douce rêverie. Des reflets d’eau entrent par la porte ouverte, car sa barque est ancrée près du lac, à l’ombre d’un saule. Dans la cavité voûtée, à la pénombre, les lumières ondoient de temps en temps et le clapotis apaisant des vaguelettes s’entend de loin comme le murmure de la mer dans un coquillage. En de pareils moments, étendu sur le matelas couvert du tapis rouge que la direction du cirque, prise de pitié, lui a laissé comme souvenir, Carletto s’enfonce dans ses divagations. Maintenant, par exemple, après avoir mis les dollars en lieu sûr, il s’imagine qu’ils proviennent d’un imprésario étranger, enthousiasmé par son numéro. Ces quarante dollars ne sont que l’acompte d’un prochain contrat pour une tournée nationale ou internationale, car le dictateur était bien connu dans le monde entier – des reines l’avaient promené dans leurs calèches, des banquiers et des artistes célèbres l’avaient applaudi, et cetera… En temps utile, l’imprésario lui proposera le contrat.

À mesure que le soleil disparaît de l’autre côté du lac, la coquille du nain s’assombrit. Sans les reflets lumineux, les planches de la barque et les douvelles de la porte reprennent l’air de n’importe quel vieux bois, toutes crevassées, usées et pourries qu’elles soient en dépit du goudron et de la peinture qui les couvrent abondamment. Le voile doré de ses illusions tombe de ses yeux, et petit à petit lui revient la brutale réalité. Pourtant, les dollars sont bien là, il peut les toucher. Mais alors, qu’est-ce qu’ils peuvent bien signifier ?

Carletto sort de sa barque, monte sur la petite chaise pliante, s’accroche à une branche du saule, saute et réussit, en appuyant ses pieds sur quelques nœuds, à s’élever jusqu’au creux un peu plus haut. Il y enfonce sa main, la retire, et compte et palpe longuement les quatre billets de dix dollars chacun. Ensuite, il les range de nouveau dans le creux et descend, soulagé. S’il n’y avait eu qu’un seul billet, il aurait pu croire que le vent l’y avait amené, mais quatre, non, pas possible ! De toute évidence, personne n’est si rêveur qu’il donne des billets verts à la place d’argent autochtone. Le nain s’endort, déconcerté, et rêve d’un tremblement de terre : le saule s’arrache de ses racines et tombe en morceaux dans le lac qui s’en vont vers le barrage. Il se réveille en criant « Mes dollars ! » et se cogne la tête contre le fond de la barque. Résultat : pendant toute une semaine, il se promène avec une bosse sur le front et n’ose pas dévisager l’homme aux jumelles, croisé par hasard.

L’idée que les dollars pourraient être faux l’amena à les laisser intouchés dans le creux de l’arbre. Il les avait presque oubliés, quand il trouva dans sa boîte de conserves quatre autres billets identiques. Carletto n’eut pas le temps de s’étonner ; il trouva avec les billets un message expliquant tout et rien, mais qui lui donna le frisson. Sur un bout de papier arraché à un cahier de maths, une main brouillée avec la calligraphie avait écrit : « Finie la comédie, nous savons qui tu es. Pour quarante dollars par semaine, ‘le dictateur’ va prononcer notre discours ! LES AIGLES DE L’AVENIR. » Au verso, la même main avait gribouillé un texte intitulé DISCOURS. Carletto n’osa pas le lire.

C’est donc cela, ils veulent racoler le dictateur ! Ces vilains aigles lui offrent le prix de la trahison. Il faisait froid dans la barque, un vent glacial entrait de tous les côtés. Le nain posa sa main sur la poitrine et sentit son cœur battre la chamade. Personne au monde n’avait le droit de lui piquer le dictateur : le dictateur était à lui et à lui seul ! Dix ans de suite, pendant ses nuits sans sommeil, à côté de la cage des hyènes, il avait peiné à s’approprier sa voix, voire sa personnalité, et maintenant qu’il était arrivé à la perfection, on osait lui disputer ce qui faisait le sens d’une vie ; lire n’importe quel immonde discours équivalait à la mutilation d’un idéal. Le dictateur deviendrait une marionnette docile, ainsi que, du même coup, Carletto. Non, jamais de la vie il n’acceptera un tel pacte ! Le dictateur restera comme il l’a conçu, il ne changera rien au texte du sketch, même pas une virgule, autrement il ne pourra plus regarder ses fans dans les yeux, ni les autres d’ailleurs, car il se sentirait coupable, un traître, un homme de rien.

Une fois cette décision prise, le nain se hâte de retirer les quarante premiers dollars de leur cachette et les glisse avec ceux d’aujourd’hui dans une enveloppe, sur laquelle il écrit : Aux Aigles de l’Avenir. Le lendemain, dans le square, après avoir exécuté son numéro, il sort furtivement de son bosquet, mais laisse la boîte de conserves à sa place, y ayant déposé l’enveloppe avec les quatre-vingts dollars. Puis il reste jusqu’au soir caché dans le bosquet en face dans l’espoir que quelqu’un viendra prendre l’enveloppe ; en vain, personne ne vient.

Finalement, il reprend lentement le chemin du retour, abandonnant boîte de conserves, dollars, bosquet et square. Que les Aigles de l’Avenir se débrouillent tout seuls, se dit Carletto, on ne m’achètera pas !

Une semaine plus tard, dans un autre square, après le spectacle, le nain trouve dans sa nouvelle boîte de conserves un autre message, de la même écriture rebelle. Cette fois-ci, il s’agit d’une menace : « La prochaine fois tu vas lire LE DISCOURS. C’est marche ou crève. Les Aigles de l’Avenir ne plaisantent pas. » Au verso se trouve un texte intitulé DISCOURS, le même ou un autre, Carletto ne peut pas le savoir. Dans sa carapace enténébrée, sur le matelas couvert du tapis rouge, écoutant le sifflement du vent parmi les branches du saule, regardant les troubles lueurs du crépuscule sur les planches courbes, le nain se dit que ces aigles sont probablement une bande de maniaques et rien d’autre. Seulement, cette fois-ci, ils ne soufflent pas mot de dollars. Dans leur fureur folle, pensées, promesses et projets tourbillonnent dans leurs têtes, et en fait, ils ne savent pas eux-mêmes ce qu’ils veulent.

Le samedi, jour où il doit lire LE DISCOURS, Carletto ne se produit dans aucun square ; il veut clairement montrer à ces jeunes exaltés qu’il refuse de collaborer, que son art n’est pas à vendre.

Il reste toute la journée sous le saule, se promène le long de l’eau, donne quelques coups de pinceau de plus aux jointures de sa barque. Avec un gamin, il court derrière un papillon jusqu’à ce que la bestiole disparaisse parmi les branches du saule. Peu après, Carletto le voit sur le bord du creux, ses ailes blanches scintillant singulièrement dans l’ombre verte. Au même moment lui vient une idée : s’il partageait son secret avec seulement une personne ? Il secouerait le fardeau qui lui pèse tant ; il se sentirait un homme libre, un vrai artiste. Et hop, il prend la main du gamin, le fait asseoir à ses côtés au bord du lac et prononce son sketch, plus enflammé que jamais. Dans le soir qui s’avance doucement, on voit pour la première fois la voix grave et imposante du dictateur naître de cet être difforme, jaillir de cette bouche tordue, s’élever dans l’air, flotter au-dessus du saule, au-dessus du lac, et finir par se perdre dans les nuages rougis par les derniers reflets du crépuscule.

Le gamin était tellement épaté par cette effusion de forces si longtemps réprimées, qu’il ne faisait que murmurer de temps en temps : « Le dictateur ! Le dictateur ! », en montrant Carletto du doigt, comme il avait montré le papillon, quand ils l’avaient poursuivi ensemble.

La nuit venait de tomber. Le gamin était parti depuis un bon moment. Carletto était toujours au même endroit au bord du lac. Pétrifié, il pensait à l’événement merveilleux qui venait d’avoir lieu et qui changerait le cours de sa vie. Dès maintenant rien ne pouvait l’effrayer. L’admiration pure du gamin lui inspirait la force de braver toutes les épreuves. Et, lentement, presque sans s’en rendre compte, le nain se mit à imiter le dictateur, tout en contemplant son visage dans les ondes du lac. Arrivé au point où son sketch nécessitait le bruit d’une poinçonneuse, il voit dans l’eau le visage de l’homme à la paire de jumelles apparaître près du sien. Carletto se réjouit de trouver dans ce moment privilégié son fan préféré à ses côtés et s’imagine déjà son étonnement, qui ne manquera pas de surpasser celui du gamin, vu son ignorance jusque-là. Il s’apprête à se retourner pour s’excuser que le sketch ne soit pas parfait, puisque le son cadencé de la poinçonneuse manque, lorsqu’une main le prend au cou et lui pousse la tête sous l’eau, le tenant ainsi le temps qu’il faut pour que la voix du dictateur se taise pour toujours. Puis la main abandonne sa prise et la pointe d’une chaussure renverse le cadavre monstrueux sur la rive.

Le lendemain, le gamin, arrivant sous l’ombre du saule, découvre le cadavre du nain. Il le traîne dans son cabanon et le pose sur le tapis rouge. Ensuite, ayant trouvé le pot de peinture, il écrit en majuscules sur le fond de la barque : LE DICTATEUR EST MORT.

Quelques jours plus tard, d’un bosquet dans un des squares de la ville, un autre nain-dictateur prononçait LE DISCOURS refusé par Carletto. Parmi ceux qui applaudissaient à qui mieux mieux, on remarquait un homme avec une paire de jumelles.

 

Traduit du roumain par Jan H. Mysjkin

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Jeudi 12 septembre 2013 4 12 /09 /Sep /2013 20:00

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N6 Cet extrait de Feuilleton socialiste met en scène le narrateur et deux de ses amis, aux confins de l’enfance et de l’adolescence. Leurs jeux un tantinet dangereux les entraînent bien plus loin qu’ils ne le voudraient. Pour leur donner un sens et se grandir à leurs propres yeux, les enfants font feu de tout bois : ils seront à la fois les contestataires d’un régime répressif et humiliant et ses purs produits, défenseurs des pauvres, à l’instar des figures de haïdouks et de rebelles dont la propagande communiste fait l’éloge. Sur une réalité roumaine assez sordide, présentée avec humour et ironie, vient se greffer l’imaginaire des films américains mais aussi celui des romans de Jules Verne. 

 

Téléphonez-moi

(p. 60)

La première fois que j’ai pioché dans le bien public, dans le bien du peuple entier, c’était à l’été 1984. J’ai commis cette infraction avec les Jumeaux, lesquels avaient la mauvaise habitude de toujours être d’accord avec mes idées, aussi stupides ou dangereuses fussent-elles. En fait, je me donnais vraiment la peine de découvrir jusqu’où je pouvais aller avec mes bêtises, tandis qu’ils acceptaient à qui mieux mieux toutes mes folies. Les Jumeaux étaient univitellins, ou quelque chose dans le genre, on ne pouvait pas les distinguer l’un de l’autre. Ils habitaient dans l’immeuble voisin, nos balcons se faisaient face et on communiquait assez facilement de façon codée. On levait les bras dans toutes sortes de positions, en utilisant un code qu’on avait piqué dans quelque roman de Jules Verne, car à l’époque il n’y avait pas de téléphone fixe dans notre appartement. Nous avons reçu plus tard l’autorisation d’avoir une ligne téléphonique, mais uniquement en dérivation avec nos voisins de palier.

Suite à un film que j’avais vu à la Cinémathèque, j’avais surnommé les Jumeaux Butch et Cassidy. Mais comme les gamins des immeubles voisins n’avaient aucune culture cinématographique et qu’ils n’apprenaient pas l’anglais à l’école, ils ont fini par les appeler Fesses. Cela ne dérangeait pas plus que ça les Jumeaux, si bien que la paire de Fesses et moi-même avons décidé un beau jour de commencer notre carrière de bandits, eux pour honorer leur surnom, moi parce que je détestais le camarade qui enseignait la technologie des matériaux. Le coup porté au régime devait être de nature financière. Ce n’était pas parce que l’argent nous aurait fait défaut. Les parents des Jumeaux travaillaient quelque part au Comité Central du département. Quant à moi, ma mère me passait tous les caprices, se sentant probablement coupable du fait que j’étais orphelin de père. La raison principale de nos agissements a été le fait que notre prof principale a emmené notre classe au cinéma en nous faisant payer les tickets d’entrée, alors même que ceux-ci étaient gratuits. Il s’agissait du film Horea, avec Ovidiu Iuliu Moldovan dans le rôle principal. Quand le héros a fait son apparition j’ai remarqué à voix haute que l’acteur avait une calvitie qui le faisait ressembler à un samouraï renégat. Je venais de voir Les sept samouraïs à la cinémathèque « Patria », et il me semblait que son ensemble chemise et bas avait l’air d’un kimono qu’on n’avait pas lavé depuis deux-trois décennies, si bien que nous avons tous les trois éclaté de rire, et le camarade Nelu, le professeur de « techno », nous a obligés à quitter la salle de cinéma. « Dehors, idiots, vous n’avez aucun respect pour les martyrs de la nation», avons-nous encore entendu tandis que du coin de l’œil je voyais Closca apparaître à l’écran avec une coiffure qui aurait fait mourir d’envie tous les membres du groupe Duran Duran.

Nous avons donc ri encore un bon coup et nous avons pris une décision radicale. Devenir des bandits des grands chemins. Si Pintea et Horea avaient pu le faire, pourquoi pas nous ? C’était dans la logique de célébrations du Parti. Notre décision a été encore plus ferme vu qu’à partir de 17h il y avait une coupure d’électricité dans le quartier Rogerius pendant deux heures, jusqu’à sept heures du soir, et quand les lumières s’allumaient en Hongrie il devenait évident que la Roumanie était plongée dans le noir, alors que l’Etat voisin et ami se portait beaucoup mieux en terme d’électricité. Parfois nous montions en haut de l’immeuble et on attendait cinq heures de l’après-midi, juste pour assister au spectacle des lumières qui s’éteignaient sur le boulevard Dacia, jusque loin vers Bors, ce qui donnait à la ville une aura fantastique, surtout que la trainée lumineuse s’arrêtait brusquement et recommençait quelque part au loin, vers Biharkerestes. « La Hongrie sans électricité égal la Roumanie » ; je faisais mon intéressant en citant Lénine, que j’avais commencé à étudier sérieusement une fois que j’étais devenu l’adjoint du commandant d’unité. « Hé, les gars, regardez-moi ça. Les Huns se moquent de nous ! », a dit à un moment donné l’un des deux Fesses. « Vous ne voyez pas qu’ils allument aussitôt que ça s’éteint chez nous ! » Nous avons donc tous allumé des cigarettes Marasesti que j’avais volé à mon beau-père et on a commencé à fumer au milieu des antennes de télévision, la plupart dirigées vers Budapest. C’est là que le plan du grand braquage est né. La cible : les boitiers des appareils téléphoniques de l’Etat.

A notre grande déception, l’opération en soi s’est avérée assez facile, car les téléphones publics étaient plutôt mal protégés et le métal de la serrure pouvait être facilement fissuré avec un tournevis cruciforme. De plus, on pouvait les ouvrir et avoir aussitôt accès à la boite contenant la monnaie, et lorsqu’on refermait le couvercle il n’y paraissait plus rien. Evidemment, portés par la vague d’adrénaline de la criminalité, les deux Fesses ont décidé de continuer les attaques sur d’autres appareils – nous avions commencé par le téléphone installé sur la façade du cinéma Patria, là où nous avions été humiliés et pratiquement détroussés par les représentants du pouvoir étatique et de ses institutions pédagogiques. Ils avaient pris en ligne de mire un appareil près du restaurant « Ciresica », qu’ils tenaient pour responsable de la rétention répétée et non justifié de pièces de monnaie. Ce deuxième coup a été bien plus palpitant, car le restau était bondé, ce qui amplifiait largement le côté adrénaline. Nous avons manié le tournevis, nous avons rempli nos poches de pièces et nous avons couru comme des dératés vers le Parc des Enfants. Là-bas, devant l’Hôpital pour enfants, nous avons fait un nouveau coup, persuadés que nous vengions secrètement tous ceux qui s’étaient un jour servi du téléphone en question.

Notre aventure a vite tourné au cauchemar lorsque nous avons constaté que sur le trottoir d’en face se trouvait notre plus grand ennemi, l’un de nos camarades de lycée de la classe « scientifique », Vasile je ne sais-plus-qui, que nous appelions Haricot pour l’humilier et pour lui rappeler son tempérament flatulent et le pet qu’il avait lâché dans une colonie de pionniers qui récompensait les élèves pour la maîtrise des meilleures odes dédiées aux dirigeants du parti et de l’état, une colonie où nous avions subi un régime alimentaire sauvage composé de haricots et de patates. Le Haricot en question se considérait un grand séducteur : il avait du succès auprès des filles, peut-être parce qu’il avait un vélo « à quatorze vitesses » que son père lui avait ramené de l’étranger et qu’il faisait valoir dès qu’il le pouvait. Les Jumeaux et moi, nous nous arrangions pour le suivre lorsqu’il sortait avec une de ses collègues matheuses et on lui lançait : « Haricooooot ! Haricooooot ! »Il faisait semblant de ne pas nous voir pendant un certain temps, mais lorsqu’il se retournait vers nous, nous commencions à chanter un hymne hongrois : « Tigani, tigani dic, dic, dic, pasulij esik meg döglik ! », ce qui en traduction donnait à peu près « Tsigane, Tsigane, hop hop hop, tu manges des haricots et tu fais crac! » En un mot, nous faisions tout ce qui était possible pour que Haricot ne remporte aucune victoire érotique ou sentimentale. Mais le vent avait apparemment tourné. Haricot avait été témoin de notre infraction et il allait nous dénoncer à la Milice, voilà ce que nous avions compris en un instant. Si bien que, sans dire un mot, nous avons commencé une course folle à travers le parc pour nous arrêter seulement au sous-sol de l’immeuble des Jumeaux. Les poches remplies de monnaie sonnante, en serrant bien nos vêtements autour du corps pour ne pas perdre une seule pièce et en regardant sans cesse autour de nous, car le vélo de courses de Haricot aurait pu surgir derrière un immeuble, nous avions fait la course aux obstacles la plus épouvantable de notre vie. Une fois dans la cave humide des frères Fesses, nous avons partagé notre butin, vidant les pièces dans les bouteilles vides de lait collectées par la camarade Fesses, et dont le message proto-écologique, « rincer après utilisation », acquérait de nouvelles significations. Dans les huit bouteilles de lait bien remplies brillaient les tracteurs et les épis de blé de l’économie socialiste, mais nous ne pensions plus à la société du futur, chacun chiait dans son froc de peur de se faire attraper. Nous avons caché cinq bouteilles derrière les pots de sirop de myrtilles concocté par la mère des Fesses, puis nous avons gardé chacun une bouteille en guise d’économies réalisées par des élèves modèle.

Nous avons attendu pendant des semaines et des semaines que les forces de l'ordre viennent nous emmener et nous sommes convenus de ne pas dépenser un seul centime de cet argent volé, persuadés que les pièces de monnaie étaient numérotées et qu’un processus de surveillance de tous les règlements en petites pièces avait été lancé dans les unités du commerce socialiste. Nous avons caché les bouteilles encore et encore, puis nous avons fini par les oublier. Quand nous les avons retrouvées, cela faisait un moment que cette monnaie-là n’était plus en circulation et les frères Fesses n’étaient plus mes amis depuis bien longtemps.

1- La sonorité du prénom Butch évoque en roumain le mot « buci », fesses.

2 - Horea, Closca et Crisan sont les meneurs de la révolte paysanne de 1784 en Transylvanie. Comme leurs revendications concernaient surtout le statut des paysans roumains dans l’empire austro-hongrois, la révolte a pris un caractère national.

3 - Haïdouk du 17e siècle, défenseur des pauvres.

3 - Ville à la frontière entre la Roumanie et la Hongrie.

4 - L’ensemble des élèves d’une école constituait une unité de pionniers, dirigée par un élève « commandant d’unité ».

Par Seine & Danube - Publié dans : DE LA FICTION - Communauté : Lecture sans frontières
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Mardi 12 mars 2013 2 12 /03 /Mars /2013 01:00

 

Seine & Danube célèbre la Roumanie au Salon du Livre

 

D'ordinaire, nous publions dans nos éditions de Seine&Danube des traductions inédites. Notre revue est la vitrine de notre travail mené dans l'ombre... Jusqu'au jour où les textes ont la chance d'être publiés par un éditeur français. cadre numero 5

Du vendredi 22 au lundi 25 mars, la Roumanie est à l'honneur au Salon du Livre. Nous avons la grande joie, nous, les traducteurs de roumain, d'accueillir à Paris les auteurs qui nous ont réjoui dans l'intimité de notre travail, quand nous étions encore, égoistement, les seuls à profiter de leurs textes.

Que pouvons-nous à présent vous suggérer de mieux que de faire connaissance avec les 27 écrivains invités?

Parmi eux figurent 16 romanciers, dont 2 sont des auteurs de la francophonie roumaine encore vivace, et ils sont suivis par leurs éditeurs français depuis plusieurs années. Marius Daniel Popescu (La Symphonie du Loup et Les couleurs de l'hirondelle) vit et écrit en français à Lausanne. Il est édité par José Corti. Dumitru Tsepeneag, le président de notre association de traducteurs de littérature roumaine est le romancier que l'on connaît. P.O.L. le suit depuis de longues années (Le Camion bulgare est son dernier roman en date).

Ecrivains dans leur langue et traduits en français, quelques autres romanciers déjà reconnus en France :  Gabriela Adameşteanu, dont la fresque sociale et psychologique Une matinée perdue est rééditée tandis que la romancière signe un roman consacré au couple (Situation provisoire) ;  Mircea Cărtărescu : la France est un des premiers pays (à concurrence avec la Suède qui a finit le cycle quelques mois avant nous: chapeau bas à notre consoeur Inger Johansson) à avoir déjà traduit les trois volumes de son chef d’œuvre qui engrange les prix à l’étranger (Orbitor, L’œil en feu et L’Aile tatouée) ; Norman Manea, Médicis Étranger en 2006 et dont le recueil La Cinquième impossibilité vient de sortir ; Dan Lungu (Je suis une vieille coco !), écrivain dont les lecteurs apprécient partout en Europe, et en France également, l’humour et l’empathie pour les petites gens… Il y a Florina Ilis dont La Croisade des enfants a reçu le prix de Courrier international et Eugen Uricaru dont un deuxième roman, La Soumission, paraît également ces jours-ci chez Noir sur blanc...

Ce coup de projecteur sur une littérature assez mal connue permet aussi de découvrir d'un seul coup 8 romanciers nouvellement traduits.

Varujan Vosganian  (Le Livre des chuchotements) fait le portrait poignant de ses deux grand-pères arméniens tandis qu’Adina Rosetti (Deadline) dénonce l’ultra individualisme et la société du blog. Petru Cimpoeşu (Siméon l’Ascenseurite), Bogdan Suceava (Il venait du temps dièse) et Razvan Rădulescu (La Vie et les agissements d’Ilie Cazane) nous entraînent dans le tourbillon d’une société certes ancrée en Europe mais pleine de surprise. Lucian Dan Teodorovici et son marionnettiste (L’Histoire de Bruno Matei) évoquent le goulag roumain tandis que Savatie Baştovoi et son petit Sacha (Les Lapins ne meurent pas) détricotent la propagande soviétique.... 

La sélection contient aussi 4 essayistes  de marque. Andrei Oişteanu (Les Images du Juif : cliqhés antisémites dans la culture roumaine. Une approche comparative), Andrei Pleşu (Actualité des anges), Gabriel Liiceanu (De la limite) et Lucian Boia dont Les pièges de l'histoire vient de parâitre aux Belles Lettres...

Le pays où Eugen Ionesco a commencé à écrire nous donne aujourd'hui encore de grands dramaturges. Matei Visniec est l'un d'eux (Monsieur K. liberé). Les femmes offrent quant à elle un discours véridique et frais: Alina Nelega (Amalia respire profondément) et Nicoleta Esinencu  (Fuck you Eu.ro.pa!). Ces deux femmes ont un discours pas commode - mais comme cela fait du bien, d'être un peu bousculé!

La Roumanie n'est pas encore une terre de BD et encore moins de roman graphique. Nous y avons tout de même trouvé deux très jeunes auteurs. Ileana Surducan (Le Cirque - histoire d'un dompteur de chaise) travaille déja pour des maisons françaises, car c'est là qu'elle trouve où s'exprimer. Elle le fait en français, avec charme. Alex Tamba, quant à lui, commence son chemin. Il signe le dessin de Sidi Bouzid Kids tandis que ses albums - une exception dans le paysage éditorial de ce pays- attendent un éditeur français.

Enfin, il ne fallait pas oublier que la poésie est le poumon de la littérature roumaine : c'est par là qu'elle crée le monde et qu'elle respire. Doina Ioanid (La demoiselle de massepain) et Ana Blandiana (une oeuvre poétique très large et un recueil de nouvelles qui vient de sortir : Les Saisons) illustrent ce genre majeur en Roumanie.

Les lecteurs de notre revue observeront par eux-mêmes que bien évidemment la littérature roumaine ne se limite pas à 27 écrivains. Nous pourrions tous - cela ferait l'objet d'un beau défi sur les réseaux sociaux! - dresser une liste des écrivains que nous aimerions voir traduits en français.

Chacun d'entre eux mérite d'être connu véritablement, c'est-à-dire suivi: une vraie conversation se doit d'être entretenue. Nos deux cultures méritent cela. Les écrivains roumains souffrent presque tous de notre superficialité. Cela ne leur permet pas de s'ancrer dans le paysage de la littérature étrangère en France. Nous espérons un changement.

Mais pour l'instant, place à la joie de la découverte. Seine & Danube a le grand plaisir de vous offrir un bel extrait de l'écriture de chacun des auteurs. Notre revue est aujourd'hui le seul lieu offrant le programme intégral et clair de chacun des 27 auteurs ainsi que la couverture de leurs livres. Nous publierons dans les prochains jours leur programme de dédicaces.

Toute l'équipe des traducteurs de Seine & Danube vous souhaite d'excellentes rencontres avec les écrivains roumains d'aujourd'hui.

 

Laure Hinckel

Directrice de la publication

Pour retrouver les auteurs :

Le Pavillon roumain est en R78.

 L'Agora du CNL et le Salon littéraire, sont juste à côté, en N84.

Le Stand de l'Institut Français est presque en face, en U70.

 La Scène des auteurs est en Z82.

 La Grande scène est en Z1. 

La P'tite scène est en U10.

 



 

 

 



 

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Faustine Vega

L'ATLR, c'est quoi?

L'Association des traducteurs de littérature roumaine (loi 1901) a été fondée à Paris en décembre 2006.  Son objet est de favoriser la diffusion de la littérature roumaine en langue française par tout moyen.  Son siège social est situé à  l'Institut Culturel Roumain de Paris.sigle atlr

L'ATLR a organisé en avril 2008 à Paris les Premières rencontres internationales de traducteurs de littérature roumaine. Ces deux journées d'ateliers ont réuni 17 traducteurs littéraires de 18 pays.

La revue Seine&Danube, nouvelle série, a vu le jour en janvier 2010. Deux numéros ont paru sous la houlette de Nicolas Cavaillès, son premier rédacteur en chef.

Seine&Danube est le résultat du travail de tous les membres de l'association.

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